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Sujet Philologie Date 30-06-2007
Titre L'Araméen - Les Langues et les Littératures Araméennes Section infologisme
Article

Sommaire

1. L’Araméen – Bruno Poizat
1.1 La Langue
1.2 Les dialectes morts de l’araméen
1.3 Les dialectes vivants de l’araméen
1.4 Notes
2. Les Langues et les Littératures Araméennes – Jean-Baptiste Chabot
2.1 Chapitre I
2.2 Chapitre II
2.3 Chapitre III
2.4 Chapitre IV
2.5 Chapitre V
2.6 Chapitre VI
2.7 Chapitre VII
2.8 Chapitre VIII
2.9 Chapitre IX
2.10 Chapitre X
2.11 Chapitre XI
2.12 Chapitre XII
2.13 Chapitre XIII
2.14 Chapitre XIV
2.15 Chapitre XV
2.16 Chapitre XVI
2.17 Chapitre XVII
2.18 Chapitre XVIII
2.19 Chapitre XIX
2.20 Notes
3. Bibliographie
4. Textes et Encartés
4.1 Table des matières des sujets


Avant-propos


Eric - Infologisme.com


1. L’Araméen – Bruno Poizat

1.1 La Langue Début de page

L’araméen est surtout connu comme la langue du Christ. Cette langue sémitique, originaire de la région du moyen Euphrate, avait essaimé jusqu’en Syrie et en Mésopotamie entre 800 et 600 avant Jésus-Christ. Les inscriptions les plus anciennes parvenues jusqu’à nous sont de cette période et sont écrites en araméen ancien. Sous l’Empire perse, l’araméen devint l’une des langues officielles, dans sa version connue aujourd’hui sous le nom d’araméen biblique. Certains textes de l’Ancien Testament (Daniel, Esdras...) sont écrits dans cette langue. La Peshitto (signifie simple en syriaque) est une traduction de la Bible remontant à 100 – 200 après Jésus-Christ.

Après la naissance de Christ, les dialectes araméens furent utilisés comme langue littéraire par des groupes juifs, chrétiens et gnostiques et ils sont encore aujourd’hui la langue liturgique des Juifs et de Chrétiens d’Orient qui se qualifient eux-mêmes de Syriaques avec pour synonyme Araméen mais certains, suite à des influences occidentales, se disent aussi Assyriens, Chaldéens, ou Nestoriens. Ces dialectes se classent en deux branches : l’araméen occidental et l’araméen oriental.

La conquête musulmane allait signer le déclin de l’araméen en tant que langue parlée, au profit de l’arabe. De nos jours, quelque 3 millions de gens parlent encore l’araméen (les trois dialectes – ceux parlés dans la région du Tur’Abdin et du lac d’Urmia et le néo-mandéen – se fondent sur des formes d’araméen oriental, le dialecte parlé dans la région de Maaloula, en Syrie, sur une forme d’araméen occidental). Seuls le syriaque et le dialecte de la région d’Urmia ont une forme écrite. La graphie de l’araméen, fondée sur une version de l’alphabet phénicien, a inspiré celles de l’hébreu et de l’arabe qui en sont une variante.

L’étude de l’araméen est importante en linguistique et en philosophie, mais pertinente aussi pour d’autres disciplines en sciences humaines, telles que l’histoire, les études de culture et de civilisation et les études comparées de religion et de littérature. Or, cette langue est menacée d’extinction dans les régions d’où elle est originaire. Il est urgent d’enquêter sur le statut et la situation de cette langue et sur le soutien dont elle a besoin pour se développer et survivre.

Ces dernières décennies, les immigrants ont apporté avec eux l’araméen et ses traditions dans divers pays, mais, dans le même temps, les groupes parlant la langue d’origine ont vu leur nombre diminuer et la transmission de ces traditions aux générations suivantes en a été rendue plus difficile. Pour ceux dont il est la langue maternelle, l’araméen est important à la fois comme forme de communication et comme tradition. De plus, il est essentiel pour des études de théologie dans les domaines du judaïsme, de l’Église chrétienne primitive et de l’Islam. Toutefois, actuellement, l’araméen n’a pas de « territoire d’attache » ; il n’existe pas de centre chargé de cette langue.

Les dialectes morts et vivants de l’araméen

1.2 Les dialectes morts de l’araméen Début de page

Nous possédons des témoignages de l’araméen depuis le début du premier millénaire avant J-C ; comme cette langue est encore parlée de nos jours, c’est une de celles dont nous pouvons suivre l’évolution sur la plus longue période. Bien sûr, cette connaissance n’est pas sans lacune, et si certains dialectes ont laissé une littérature abondante, ou bien peuvent s’étudier auprès de locuteurs contemporains, d’autres ne sont connus que par quelques inscriptions. Le trait remarquable de cette langue, ou de cette famille de langues, qui fait partie du groupe ouest-sémitique, est son homogénéité ; on ne peut qu’être frappé par la survivance dans les dialectes modernes de façons de s’exprimer extrêmement anciennes ; ces dialectes s’ils ont abandonné certaines formes traditionnelles, les ont remplacées par d’autres sans faire appel à des modes d’expression extérieurs au système sémitique, et n’ont fait qu’accuser des tendances déjà sensibles dans les dialectes de l’Antiquité...

Les Araméens apparaissent dans l’Histoire au 13ème siècle avant J-C ; mentionnés dans des documents égyptiens et assyriens, ce sont des tribus qui nomadisent dans les plaines du nord du désert de Syrie, le long de l’Euphrate et du Khabour, en guerre perpétuelle avec les puissants empires voisins. À partir du 10ème siècle, ils s’étendent à l’Ouest, où ils fondent des royaumes à Damas et à Hamat, et à l’Est, où ils s’emparent pour un temps de la Babylonie.

Ces états ne durèrent pas au-delà du 7ème siècle, mais la disparition d’Aram de la scène politique n’abolit ni sa langue, ni sa culture qui au contraire s’étendirent ; l’araméen devint la langue diplomatique et commerciale de l’Empire néo-Babylonien et de l’Empire Perse, c’est en araméen que fut propagée en Orient l’écriture alphabétique (l’alphabet arabe, l’alphabet hébreu carré sont dérivés d’alphabets araméens) ; d’autre part, en tant que langue parlée, l’araméen évinça à l’ouest les langues hébro-phéniciennes, à l’est l’assyro-babylonien ; cette substitution fut achevée à peu près au début de notre ère.

De la haute époque datent les inscriptions, du 10ème au 7ème siècle avant J-C, trouvées dans la région d’Haleb ; nous connaissons ensuite un lot de papyri découverts dans l’île d’Eléphantine, à Awsan (Égypte), écrits par une communauté juive installée en Égypte, dans l’araméen alors parlé en Palestine. Puis viennent divers documents en provenance de Perse, contrats, documents administratifs, etc...

De cette époque datent les fragments araméens de la Bible : deux mots dans la Genèse (à propos de la visite de Jacob à Laban l’Araméen), une phrase dans Jérémie, et surtout les livres araméens d’Esdras et de Daniel. Contrairement à une tradition qui voulait qu’ils eussent vu le jour en Babylonie, on leur attribue aujourd’hui une origine palestinienne datant approximativement du 5ème siècle avant J-C.

Tandis que l’hébreu disparaissait en tant que langue parlée au profit de l’araméen, les communautés juives éprouvèrent le besoin d’interpréter en cette dernière langue les livres saints : ces commentaires sont appelés targum. Le plus ancien, le Targum Onkelos, est originaire de Palestine, vers le 3ème siècle avant J-C. Du début de notre ère, nous connaissons les textes araméens trouvés à Qumran, au bord de la Mer Morte, et divers documents de Palestine.

L’araméen est aussi la langue des inscriptions écrites par les populations vraisemblablement arabophones de Petra (1er siècle avant J-C, 3ème siècle après), Palmyre (1er siècle avant J-C, 3ème siècle après), Hatra (2ème siècle après J-C), Doura Europas (3ème siècle après J-C).

L’araméen occidental de Galilée nous est ensuite connu par le Targum Palestinien, dont la rédaction s’étend jusqu’au 10ème siècle, et par la langue de la communauté samaritaine, écrite dans un alphabet particulier ; sa contrepartie chrétienne, appelée  »syriaque palestinien », nous est connue par une traduction de la Bible.

L’araméen oriental comprend la langue de la communauté juive de Babylone, dans laquelle est écrit le Targum Babylonien, langue qui devait être parlée dans la région de Bagdad jusque vers le 12ème siècle de notre ère, et le syriaque.

Traditionnellement, le syriaque passe pour être le dialecte de la ville d’Edesse, transformé au début de notre ère en un idiome littéraire commun aux chrétiens orientaux, cette langue littéraire, nécessairement artificielle devait s’écarter des parlers araméens locaux ; son usage liturgique s’étendit au-delà des frontières linguistiques de l’araméen, chez les Arabes, en Inde, puis chez les Turcs et les Mongols. La littérature syriaque est très abondante du 3ème au 13ème siècle, puis son usage se restreint et ressemble à celui que l’Église Romaine fait du latin ; de nos jours, il ne correspond plus à aucun vernaculaire.

Le syriaque possède deux systèmes d’écriture et de prononciation, le système occidental, où les voyelles sont notées par de petites lettres grecques, et où le alep final est prononcé ‹ o ›, et le système oriental, où le tracé est plus archaïque, où les voyelles sont notées par de petits traits, et où le alep final est prononcé ‹ a › ; il ne s’agit pas vraiment de deux dialectes du syriaque : le même texte sera lu et transcrit dans le système occidental par un membre de l’Église syrienne occidentale, et dans le système oriental par un membre de l’Église orientale ; on a soutenu que le système oriental est le système original. On ne confondra pas cette façon occidentale de lire un texte syriaque (dialecte araméen oriental) avec l’araméen occidental, le « syriaque palestinien » en particulier. On ne perdra pas de vue non plus que les membres de l’Église occidentale qui vivent dans la plaine de Mossoul, donc en Orient, et qui parlent suret, emploient dans leur liturgie ce système occidental.

1.3 Les dialectes vivants de l’araméen Début de page

L’araméen moderne offre le triste spectacle d’une langue qui se survit à peine, et n’occupe qu’une part restreinte de son extension passée ; elle est actuellement parlée par moins d’un demi million de personnes, et sans remonter à l’époque mongole, on la voit perdre du terrain depuis un siècle, et même depuis ces dernières décennies. Le contexte socio-religieux(chrétien, juif, mandéen) associé à cette langue (qu’on abandonne si on se convertit à l’Islam) fait de l’araméophone un minoritaire, pas seulement du point de vue linguistique, qui a subi, et parfois subit encore, des persécutions plus ou moins accentuées. La persécution n’est pas nécessairement néfaste à la langue, car, à condition de n’être pas violente au point de provoquer une extermination totale, elle maintient les Araméens dans leurs structures culturelles traditionnelles, tandis que l’ouverture sociale conduit les plus entreprenants d’entre eux à rejeter cet idiome qui les singularise. Outre ces facteurs d’érosion traditionnels, l’araméen souffre de l’uniformité culturelle secrétée par notre monde contemporain, qui le rend si dur aux minorités. L’araméen était associé à un mode de vie rural et pastoral archaïque, très attachant, qu’on a vu disparaître ces dernières décennies ; même en l’absence de toute persécution, ces groupes humains si divers qui l’emploient ont une tendance commune à abandonner leurs villages pour un exode en deux étapes : les grandes villes tout d’abord, l’Europe Occidentale ou les États-Unis ensuite ; la survie de la langue dans ces milieux urbains est problématique, et l’attrait pour l’Occident, le désir de se fondre dans la masse, auquel ces minorités sont particulièrement sensibles, lui auront fait plus de torts que des siècles d’oppression.

Ma’alula – L’araméen occidental fut parlé dans la montagne libanaise jusqu’au 16ème siècle ; il ne survit aujourd’hui que dans trois villages de l’Anti-Liban, situés en territoire syrien, à 50km au nord de Damas, qui sont Ma’alula, Gupa’od (Jubb’adin en arabe) et Baxa. Ce dialecte est utilisé par à peu près 4000 personnes ; le gros bourg de Ma’alula, construit en triangle, appuyé contre une falaise et dominé par deux couvents, est habité par des Chrétiens de rite grec, certains unis à Rome, d’autres non, et par quelques Musulmans. Les deux autres villages sont musulmans depuis deux ou trois siècles. Contrairement aux autres dialectes araméens, celui-ci ne correspond pas à un idiome liturgique ou littéraire, qui contribuerait à l’anoblir dans l’esprit de ses locuteurs ; ou plutôt il ne correspond plus, car l’Église melkite employait autrefois une liturgie syriaque qui fut systématiquement hellénisée. Ce parler paysan, sans caractère confessionnal puisque employé aussi par des Musulmans, fut même violemment persécuté par un évêque grec à la fin du siècle dernier. Le ma’aluléen diffère sensiblement des trois autres dialectes qui, eux, sont étroitement apparentés.

Mandéen – Les Mandéens forment l’une des plus fascinantes communautés du Moyen Orient ; l’aspect extérieur le plus frappant de cette religion, qui a de nombreux traits communs avec le judaïsme et le christianisme, mais n’en dérive pas, est la fréquence des cérémonies baptismales, pratiquées en eaux vives, dans le fleuve ; les rites très contraignants associés à leur croyance, leur obsession du pur et de l’impur rendent incompatible avec une vie moderne la pratique de leur culte, qui est abandonné de plus en plus par les jeunes générations. On les appelle aussi Sabéens (de subba, mot arabe faisant allusion aux rites baptismaux) ou Chrétien de la Saint-Jean, terme impropre car la mention de Jean le Baptiste (Yahya) dans leurs livres liturgiques est tardive et guidée par le souci de se doter d’un prophète à l’instar des Juifs (Moïse), des Chrétiens (Jésus) et des Musulmans (Mahomet) ; l’appellation mandéens (en araméen mandaya) qu’ils se donnent à eux-mêmes est seule à retenir.

Leur nombre total peut être évalué à 15 000, dont 10 000 dans le Chat al Arab (Pays des Roseaux, Nasiriyah) au sud de l’Iraq, ainsi que Bagdad (où ils possèdent un « mandi », ou lieu de culte, au bord du Tigre) et 5 000 dans le Khûzistân ou Arabestan Iranien (Ahwaz, Shustar). Ils exercent souvent dans ces régions les professions de bijoutier et de forgeron. Leur organisation ecclésiastique comprend des tarmida (« prêtres ») et des ganzibra (équivalent d’un évêque). Leurs livres sacrés sont écrits dans un dialecte araméen, transcrit au moyen d’un alphabet très particulier qui, fait unique dans les langues sémitiques, note toutes les voyelles ; pour autant qu’on puisse en juger, leur rédaction s’échelonne entre le 8ème et le 9ème siècle de notre ère. L’arrivée en Occident de copies de ces ouvrages a suscité, et suscite encore, d’innombrables articles sur les origines de la secte et ses rapports avec le christianisme primitif.

À la langue classique correspond un vernaculaire, appelé ratna ; ce dernier ne fut décrit que récemment par Rudolf Macuh, qui l’a recueilli auprès de mandéens iraniens qui le parlent encore. Il semble que le vernaculaire soit complètement sorti de l’usage en Iraq : on n’emploie plus que l’arabe, ainsi que dans des familles en Iran. Ce dialecte n’a donné lieu à aucune littérature à l’époque contemporaine ; d’ailleurs le caractère magique de l’alphabet mandéen le rend impropre à un usage séculier.

Turoyo – Un autre dialecte araméen oriental est employé par les Chrétiens jacobites du Tur Abdin, région de collines située au sud-est de l’actuelle Turquie, entre Mardin et Djezire, dans un ovale d’une soixantaine de kilomètres de longueur, dont les extrémités sont à l’ouest la petite ville de Midyat, et à l’Est le village de Midin. Tur Abdin signifie « Montagne des Orants », nom qui a été donné à cette région lorsqu’elle était le centre du monachisme syrien ; on y voit encore de nos jours de merveilleuses églises restées presque intactes depuis le cinquième siècle de notre ère (citons Mar Yaqoub à Salah, Mar Gabriel à Qartmin, et à la périphérie Dair az-Zafaran à Mardin, Mar Yaqoub à Nisibe) et des couvents toujours occupés par quelques moines ; la beauté des paysages et le pittoresque des villages en pierre rendent cette région particulièrement attrayante.

Ce dialecte n’est donc parlé que par une très faible partie des fidèles de l’Église jacobite, l’immense majorité de ses membres, en Syrie comme dans le sud de la Turquie (à Diyarbakir, Urfa, Mardin, Nisibe) étant arabophones. Dans certains villages, les Chrétiens emploient le kurde. Helmut Ritter, après un compte village par village, dénombre en 1967 environ 20 000 araméophones au Tur Abdin. Ce nombre a beaucoup diminué suite à une émigration massive en Europe, en Suède principalement, conséquence de la situation au Kurdistan de Turquie. À cela il faut ajouter une importante communauté de Turanis installés à Qamichli, en face de Nisibe, au temps du mandat français, ainsi que celles de Beyrouth et d’Istanbul.

Ce dialecte diffère sensiblement du suret et du mandéen, au point de n’être pas compris par un Chrétien venu de l’Est. Il possède à peu près les mêmes formes verbales, mais ne les emploie pas de la même façon ; il a retenu les formes passives en t ; il a un article pour déterminer les noms, qui se terminent en o et non en a. La langue étrangère dont il subit l’influence est l’arabe. Lorsqu’ils l’écrivent, les habitants du Tur Abdin emploient les caractères occidentaux de leur liturgie ; cela est peu fréquent, car ils préfèrent le syriaque pour l’usage écrit, et même, dans les couvents, les moines apprennent aux écoliers à s’exprimer oralement en syriaque. Ce dialecte ne produit presque pas de littérature ; les Araméens du Tur Abdin se sentent solidaires des Chrétiens parlant suret qui sont présents à l’Est, au-delà de Djézireh, et au sud, le long du Khabour, et nombre d’entre eux sont gagnés par l’assyromanie.

Suret – Le suret est de loin le dialecte araméen contemporain le plus important, puisqu’il est employé par un nombre de personnes approchant 400 000. Il est connu depuis une période relativement ancienne par des midrashs juifs provenant de Nerwa, près d’Amadia, et des poèmes religieux chrétiens provenant de la plaine de Mossoul et des montagnes du Hakkari à partir du 16ème siècle de notre ère. C’est le seul dialecte araméen qui a produit à l’époque contemporaine une littérature abondante, et dans lequel sont publiés régulièrement périodiques et journaux.

Il n’est évidemment pas homogène, chaque tribu, chaque groupe de villages ayant son idiome propre, mais il est quand même bien compris par ses locuteurs d’un bout à l’autre de son aire d’extension ; par contre il se distingue du mandéen et du turoyo, les deux autres dialectes araméens orientaux. Son domaine traditionnel est partagé entre trois pays, l’Iran, la Turquie, l’Iraq ; d’importantes communautés se sont implantées en URSS et en Syrie ; enfin il y a une forte émigration aux USA, en Australie, en France. Pour ce qui est de la religion, les locuteurs du suret se divisent en trois appartenances : Juifs, Chrétiens syriens orientaux, unis à Rome ou non (« chaldéens » et « assyriens »), Chrétien syrien occidentaux, unis à Rome ou non (« syriens catholiques » et « syriens orthodoxes » ; uniquement dans la plaine de Mossoul).

Les Juifs : L’opposition religieuse faisaient des Juifs du Kurdistan une communauté totalement séparée de celle des chrétiens. Ils n’ont pas participé à l’éveil de la conscience nationale araméenne, qui s’est traduit chez les Chrétiens par l’adoption d’ancêtres fictifs, les Assyriens de l’Antiquité ; pour les Juifs, ces ancêtres, tout aussi fictifs, étaient tout trouvés : c’étaient les Hébreux ; et parmi les amalgames invraisemblables qu’on rencontre sous la plume des Chrétiens contemporains (tout est « assyrien » : assyro-sumérien, assyro-ougaritique, assyro-phénicien, assyro-hittite, assyro-syriaque !, sauf l’hébreu et l’arabe) on ne voit jamais l’expression « juif assyrien ». Malgré le souvenir qu’ont gardé les chrétiens orientaux de leurs racines juives, malgré la similitude des dialectes araméens chrétiens et juifs, les deux communautés se sentaient peu solidaires. Cette distance a été accentuée du fait que les Juifs transcrivent le suret – ou plutôt le « yuhdet », car le mot « suret » signifie littéralement « parler à la manière des chrétiens » et ne peut s’appliquer stricto sensu à un locuteur juif – en alphabet hébraïque, tandis que les Chrétiens utilisent l’alphabet syriaque. Dans un même village, le parler juif pouvait différer sensiblement du parler chrétien, surtout en Iran.

J’en parle au passé car il ne reste plus de Juifs araméophones dans leurs habitats traditionnels ; ils ont émigré, en masse comme en Iraq en 1951, ou bien peu à peu comme en Iran. Ils forment un groupe compact dans un quartier de Jérusalem. Ils éditent des cassettes et des documents vidéo dans leur dialecte, mais pratiquement rien d’écrit, si bien qu’il est vraisemblable que l’araméen juif, transplanté dans un milieu culturellement peu favorable, ne durera pas au-delà d’une génération.

On estime à 20 000 le nombre de Juifs « kurdes » parlant araméen ; ils ne constituaient donc qu’une faible proportion des juifs iraqiens et iraniens. Leurs centres principaux étaient en Iran Salmas et Urmi, ainsi que Senneh au sud , en Turquie Gawar et Djézireh, et en Iraq la ville de Zakho, Amadia et sa région (avec Nerwa), Alqosh, et la région d’Aqra (Shosh).

Iran : Les villages araméens d’Iran étaient situés en Azerbaïdjan, province Nord-Ouest du pays, entre le lac d’Urmi et la frontière turque (au-delà de laquelle étaient établies les tribus nestoriennes), sur les plateaux bordant cette dernière, et dans les deux plaines au Nord de Salmas et au sud d’Urmi. Ils ne subsistent plus que dans quelques villages de la plaine d’Urmi et dans la ville même, et l’hémorragie démographique décrite par H. De Mauroy en 1968 (SH 104) s’est encore aggravée depuis. Les Araméens ont également disparu de la ville de Senneh, au centre du Kurdistan. Par contre ils se sont établis nombreux à Tehran, où ils se sont regroupés par quartiers, ainsi que dans la région du pétrole (Ahwaz). Le recensement de 1966 donne quelques 20 000 Assyro-Chaldéens en Iran, dont plus de la moitié à Tehran.

Le dialecte d’Urmi a connu la faveur des Orientalistes ; il doit cette situation privilégiée à l’établissement à Urmi, au début du 19ème siècle, d’une mission protestante américaine, américaine, qui imprima et diffusa de nombreux ouvrages dans ce dialecte. C’est lui qui est étudié dans la première grammaire de l’araméen moderne, celle de Stoddard, puis dans celle de Nöldeke ; il sert également de base à la grammaire et au dictionnaire de Maclean, qui restent indispensables pour l’étude du suret. La langue des populations voisines est le turc azéri et le kurde.

Urmi fut jusqu’à la Grande Guerre le centre de l’activité littéraire et politique araméenne. Il y a vingt ans l’Iran venait largement en tête pour le nombre d’ouvrages publiés (à Tehran) en suret, mais cette activité a beaucoup diminué ; les jeunes générations parlent peu le suret et l’écrivent encore moins bien que ce dialecte soit enseigné quelques heures par semaines dans quelques écoles.

La minorité araméenne, trop faible pour avoir un réel poids politique, étant bien en cour au temps du régime du Shah. La nouvelle république n’a pas changé sa situation de manière catastrophique, sauf que les chrétiens doivent dans leur vie publique subir les tracasseries imposés par un régime islamique (voile des femmes, ségrégation sexuelle à l’école, etc...) et qu’il leur en plus difficile d’obtenir un emploi dans la fonction publique. Les assyrochaldéens d’Iran ont conservé leur député au parlement.

Turquie : Les très hautes montagnes du Hakkari, situées dans l’angle sud-est de l’actuelle Turquie, au sud du lac de Van et à l’Est de Djézireh (le domaine du turoyo et la limite occidentale de celui du suret ne sont distants que d’une soixantaine de kilomètres) étaient jusqu’à la Grande Guerre le territoire des tribus (ashiret) « nestoriennes », qui menaient dans ce repaire inaccessible la vie indépendante des kurdes de cette région, tantôt leurs alliés, tantôt leurs ennemis, pour lesquels ils éprouvaient une haine fraternelle. D’est en ouest, à partir de la Perse, on rencontrait Jilo, Tkhuma, Tyari (le plus important groupe de tribus) Baz et Deiz, avec au Nord le village de Qotchanes, (à quelques kilomètres de Julamerg) où demeurait le chef spirituel et temporel, le patriarche Mar Chimoun. À l’ouest et au Nord, vivaient les « raya », villages chrétiens sous la dépendance d’aghas kurdes.

Ces tribus émigrèrent en masse en 1915, en direction de l’Iran, puis de l’Iraq, où l’on retrouve leurs descendants, sans oublier ceux qui se sont établis en Syrie en 1933. Cependant il restait en 1980 en Turquie huit villages chaldéens, dans la partie occidentale, comprise entre Djézireh et Julamerg. C’est là qu’on pouvait encore observer la vie trditionnelle des Araméens montagnards ; villages éloignés de toute route, composés uniquement de maisons basses, à terrasses en terre, étagées le long de la pente des montagnes, à l’abri de quelques noyers ; églises rustiques, en pierres sèches, dont les aménagements anciens n’était pas modifiés par quelque prêtre entreprenant ; hommes et femmes, en costume kurde, tout au long de l’année occupés aux travaux du jardinage et à l’élevage des brebis. La situation a aujourd’hui bien changé : ces villages n’existent plus, et leurs habitants se sont presque tous établis dans le Nord de la région parisienne. Bien qu’étant un état laïc, la Turquie est paradoxalement le pays du Moyen Orient où les persécutions religieuses sont le plus sensibles, en particulier dans ces régions reculées ; à cause d’elles, de la guerre au Kurdistan, ou bien parce que cette vie primitive présente moins d’attraits, ces villages ont disparu.

Iraq : L’Iraq abrite la grande majorité des araméophones ; en l’absence de toute estimation détaillée, on peut considérer comme raisonnable le chiffre de 300 000 Chrétiens iraqiens concernés, à des degrés divers, par l’usage de l’araméen. Cependant se trouve que les Araméens d’Iraq ont été peu étudiés par les orientalistes, linguistes ou géographes. Cela est dû à l’importance un peu artificielle qu’a pris le dialecte d’Urni, et au fait que, contrairement aux turbulentes tribus du Nord, les Araméens d’Iraq, installés dans des villages plus accessibles, facilement contrôlés par le gouvernement, ont moins fait parler d’eux. De nos jours encore, ce sont les « Assyriens » venus de Turquie qui sont le plus virulents dans la réclamation de leurs droits nationaux.

On constate comme ailleurs un important exode rural, et ces dernières années, par suite de la situation au Kurdistan d’Iraq, presque toute totalité des villages du Nord s’est vidé de ses habitants. Tous les Chrétiens de la région de Zakho se sont regroupés dans la ville même. On trouve encore quelques villages dans la région d’Amadiya, le gros bourg de Manguesh, et plus au sud, à Dehoq et sa région.

Le principal peuplement araméen d’Iraq est celui de la plaine de Mossoul, comprise entre le Tigre et le grand Zab. Ces villageois habitent des maisons en terre très pittoresques, et portant (traditionnellement) un costume arabe, tandis que leurs frères du Nord, à partir d’Alqosh, portent un costume kurde. En remontant vers le Nord, on trouve à partir de Mossoul Tell Kaif, Esqof et Alqosh. Les villages situés à l’Est, Bartelli, Qaraqosh, Ba’ shiqa (ce dernier est partiellement peuplé de Chrétiens, qui sont arabophones) appartiennent exceptionnellement à l’Église syrienne, sauf Karamles, qui est chaldéen. Les monuments chrétiens de cette région (à Mossoul, Qaraqosh, Mar Behnam, Alqosh) n’ont pas l’antiquité de ceux de Tur Abdin, mais méritent une visite détaillée.

Les chrétiens de la ville même de Mossoul sont arabophones, mais on voit actuellement s’installer dans ses faubourgs des Araméens venus du Nord. Les villages chrétiens de la région d’Aqra ont été abandonnés. Plus au sud, on trouve le gros bourg d’Ankawa, à 6 km au nord d’Erbil ; les chrétiens sont aussi présents dans les montagnes à l’est de cette ville, à Koisinjaq et Shaklawa, ainsi que dans la ville, de Suleymaniyeh. Bagdad, qui comptait très peu de Chrétiens au début de ce siècle, abrite aujourd’hui vraisemblablement plus de la moitié de la population chrétienne d’Iraq. Y ont trouvé refuge ne grande partie des « Assyriens » venus du Hakkari après la Grande Guerre, et récemment des habitants du nord de l’Iraq.

Les dialectes de la montagne subissent l’influence du kurde, ceux de la plaine celle de l’arabe.

En 1972, les Araméens ont été officiellement reconnus en Iraq comme une minorité sous le nom de « parlants-syriaque » et disposant à ce titre de droits culturels ; le seul résultat tangible du décret de 1972 a été la parution de deux magazines, en arabes et en suret. Après la guerre du golfe, le nord de l’Iraq est devenu autonome dans les faits, sinon en droit, et les paris politiques « assyriens » participent au côté des kurdes à son administration.

Syrie : Après les événements de 1933, quelques milliers d’Assyriens originaires du Hakkari sont venus chercher refuge auprès du gouvernement français ; ils ont été installés par ce dernier en quelques dizaines de villages échelonnés le long du Khabour, entre Hasseke et Ras al Ain, dont le principal est Tell Tamr, logés dans ces bâtiments typiquement syriens à coupole en terre, de caractère « provisoire », qui sont encore debout aujourd’hui ! Par une curieuse fantaisie de l’Histoire, ces Araméens, peuple de pasteurs venus des hautes montagnes du Hakkari, cultivent le coton dans cette steppe semi-désertique, parcourue par des tribus arabes moutonnières, qui fut le berceau d’Aram. Malgré cette transplantation, ils ont gardé vivaces leurs traditions tribales et religieuses, ainsi que leur langue ; la comparaison avec les « Assyriens » d’Iran est tout à fait frappante.

URSS : les « Assyriens » d’URSS, ou « Aisors », émigrés depuis la fin du 19ème siècle en Georgie (une revue, Madenxa, paraissait à Tiflis avant la Grande Guerre), puis en Russie, sont connus des Orientalistes pour l’emploi qu’ils firent dans les années trente du « Nouvel alphabet », en caractères latins, destiné à doter d’une expression écrite les langues des peuples de l’URSS qui n’en avaient point encore (ce nouvel alphabet n’eu aucun succès auprès des intéressés, et il disparut, ainsi que tous ses promoteurs, quand Staline décidât de remplacer l’alphabet latin par l’alphabet russe). Un recensement de 1968-70 évalue leur nombre à 24.294 ; leur langue a été étudiée par le linguiste géorgien K. Tsereteli.

Bruno Poizat

1.4 Notes Début de page





2. Les Langues et les Littératures Araméennes – Jean-Baptiste Chabot

2.1 Chapitre I Début de page

Pendant plusieurs siècles, l’étude de l’araméen a été considérée comme accessoire des études bibliques. Et de fait, on ne connaissait guère alors que l’araméen de la Bible, qu’on appelait généralement chaldéen. À la fin du XVIIe siècle, on commença à soupçonner l’importance du syriaque. On l’étudia, mais surtout en vue de la critique textuelle des livres saints. La publication monumentale de la Bibliothèca Orientalis d’Assemani (Rome, 1719-1728) mit en évidence les inappréciables richesses de la littérature syriaque ; ce fut le point de départ de nombreuses recherches 1. Pourtant, l’étude de cette langue et des autres dialectes araméens ne progressa réellement que dans la seconde moitié XIXe siècle ; mais elle prit en peu d’années une extension telle qu’il est difficile aujourd’hui, même à un spécialiste, de cultiver avec un réel succès les diverses parties de ce vaste domaine.

Les causes de ce développement rapide et inattendu sont faciles à déterminer. Ce fut, tout d’abord, l’importation en Europe de nombreux manuscrits, bientôt suivie de la publication des catalogues qui firent connaître les richesses accumulées dans les fonds orientaux de grandes bibliothèques. Ensuite, les découvertes épipaphiques qui se sont multipliées ont mis au jour des monuments araméens que leur caractère et leur haute antiquité placent au premier rang parmi les documents qui peuvent nous éclairer sur l’histoire, la civilisation et la langue de peuples aujourd’hui disparus, quand ils n’en sont pas les seuls témoins. Enfin, des explorateurs érudits se sont appliqués à recueillir les éléments nécessaires pour l’étude des dialectes araméens encore parlés, et ils ont ainsi ouvert aux investigations des philologues un champ nouveau et passablement étendu.

L’importance sans cesse grandissante des études araménennes obligea bientôt à les séparer des études bibliques, et amena dans la plupart des universités étrangères la création de chaires ou de cours spéciaux dont le nombre va toujours croissant. Un coup d’oeil sur les progammes suffit pour le constater. La même raison, sans doute, avait provoqué en 1895 la création au Collège de France d’une chaire de langues et littératures araméennes, qui fut occupée avec distinction par Rubens Duval pendant douze ans ; mais elle n’existe plus. Il semble qu’on en soit revenu, chez nous, à la vieille conception. Un cours de syriaque est annexé au cours d’hébreu a l’École pratique des Hautes-Études, qui a aussi une conférence de judaïsme talmudique et rabbinique ; et une des chaires les plus importantes du Collège de France est intitulée : Langues et littératures hébraïques, chaldaïques et syriaques. Ce sont les seules traces de cet enseignement qu’on puisse relever dans les programmes officiels. À la vérité, le syriaque est la branche dont l’épanouissement nous a procuré la plus vaste littérature araméenne ; mais il y a à côté du syriaque d’autres rameaux qui, pour être de moindre extension, ne sont pas moins précieux, et souvent même (c’est le cas pour les documents épigraphiques) le surpassent par leur importance philologique.

Nous voudrions, en quelques pages, sans aucune prétention à l’originalité, donner aux personnes qui ne sont pas familiarisées avec l’orientalisme une idée juste et précise de l’étendue du domaine des études araméennes et de l’intérêt historique et philologique qui s’y rattachera. 2

 1 La gloire d’avoir créé ce mouvement littéraire aurait dû revenir à 141 science française. I’Abbé Eusèbe Renaudot avait devancé (le trente ans Assemaani. Si les immenses travaux (lu’il tenait prêts pour l’impression n’ont pas vu le jour, c’est que les encouragements ont manqué à l’auteur ; il attendit jusqu’à sa mort les caractères orientaux que Colbert lui avait promis. L’ceuvre de Renaudot, supérieure à celle d’Assemani par l’érudition, est plus variée et non moins vaste. (Cf. H. O, 10 ,T, Inventaire de 1,1 Collection Reinaudot à la Bibl. Nat.).
 2 J’avertis une fois pour toutes que les notes placées à la suite de chaque paragraphe ne constituent pas une bibliographie complète. Elles signalent autant que possible les ouvrages où l’on trouvera les éléments de cette bibliographie, qui parfois aurait exigé plusieurs pages d’impression.

2.2 Chapitre II Début de page

L’araméen appartient à la famille des langues qu’on a coutume de désigner sous le nom de sémitiques, encore que cette appellation ne réponde en réalité ni à un groupement ethnographique, ni à une distribution géographique. C’est un nom de convention. Il fut introduit, au XVIIIe siècle sous l’influence du chapitre X de la Genèse, qui présente les Hébreux., les Araméens et les Arabes comme les descendants de Sem.

L’origine de ces langues et le rapport qu’elles peuvent présenter avec la langue sémitique primitive sont impossibles à déterminer dans l’état actuel de nos connaissances historiques et philologiques. On regarde aujourd’hui comme une illusion l’espoir d’arriver jamais à reconstituer, même partiellement, avec assez de probabilité, les éléments de cette langue commune. On n’est guère mieux fixé, sur le pays des premiers Sémites. Des savants autorisés les font originaires des régions situées au sud et au sud-ouest de la mer Caspienne, d’où ils auraient immigré en Babylonie pour se répandre ensuite peu à peu dans toutes les contrées où nous les rencontrons aux époques plus récentes (von Kremer, Guidi et, dans une certaine mesure, Hommel) ; d’autres pensent que les caractères de la race : foi intense, exclusivisme, imagination, décèlent une origine désertique, et ils les font venir de l’Arabie (Sayee, Sprenger, Schrader, De Goeje, Wright) ; enfin M. Nöldeke a émis, non sans réserves, l’hypothèse qu’ils pourraient être originaires de l’Afrique. 3

 3 Pour la biblio-raphie de cette question, Voir W. WRIGHT, Comparative Grammar of Semitic Languages, Ch. I.

2.3 Chapitre III Début de page

On a coutume de diviser les langues sémitiques en deux groupes 4 : nord-sémitique et sud-sémitique. La distinction repose moins sur une répartition géographique rigoureuse, que sur les caractères philologiques propres à chacun de ces groupes, caractères dont nous n’avons pas à faire ici l’exposée. 5

Les langues sémitiques du Nord sont l’assyrien, l’araméen et le cananéen. Ce dernier nom devient d’un usage courant pour désigner génériquement l’hébreu, le phénicien et les traces du dialecte local dont l’existence a été révélée dans les fameuses tablettes de Tell el-Amarna, contenant la correspondance échangée entre les roitelets palestiniens et le roi d’Égypte Aménophis IV, au XVe siècle avant notre ère.

Les langues sud-sémitiques sont l’arabe et l’éthiopien. L’arabe se subdivise lui-même en deux branches : celle du Nord, à laquelle appartient l’arabe classique et ses nombreux dialectes vivants ; celle du Sud, vulgairement l’himyarite, qui comprend le sabéen, le minéen et d’autres dialectes moins connus.

L’éthiopien ancien et classique est aussi appelé ge’ez. De nombreux dialectes parlés de nos jours, en particulier le tigré et le tigrigna (au nord), l’amharique et d’autres encore (au sud), se rattachent plus ou moins directement.

Cet aperçu sommaire indique le classement des idiomes sémitiques aujourd’hui connus. Il est très vraisemblable, pour ne pas dire certain, que, dans la longue suite des siècles et dans l’immense territoire ayant constitué l’habitat des peuples parlant ces langues, plusieurs dialectes se sont formés et ont disparu, même à la période historique, sens laisser de traces apparentes.

Renan a émis l’opinion de la parenté originelle de l’égyptien avec les langues sémitiques. La parenté de ces dernières avec les langues de l’Afrique dites chamitiques est une question controversée ; l’opinion affirmative a pour elle les plus grandes probabilités. Au contraire, l’hypothèse d’une parenté avec les langues indo-européennes n’a pu jusqu’à ce jour être justifiée par dle sérieuses observations philologiques. 6

 4 M. Brockelmann adopte une division en trois groupes : Oriental (constitué par l’assyrien), Occidental du nord (araméen et cananéen) et Occidental du sud (arabe et éthiopien).
 5 Cet exposé, pour être clair, exigerait des développements et des exemples assez nombreux.
 6 Voir Wright, (Comparative Grammar, Die semitischen Sprachen (2e éd., 1899) ; Brockelmann, Précis de linguistique sémitique, traduit de l’allemand par W. Marçais (Paris, 1910). I,’IIistoire Générale des Langues Sémitiques de Renan (1855) ne conserve plus aujourd’hui que les agréments du style et le souvenir d’une belle conception que l’auteur tenta de réaliser a une époque où les matériaux nécessaires faisaient encore défaut.

2.4 Chapitre IV Début de page

Dans le tableau qui précède, l’araméen tient le milieu entre l’assyrien et le cananéen, qu’il devait tous les deux supplanter. À quelle époque cette langue, appelée à jouer un rôle si considérable dans la propagation des civilisations orientales, s’est-elle séparée de la langue sémitique pimitive ? En quelle région cette séparation s’est-elle accentuée au point de former une langue particulière ? L’ethnographie, l’histoire, la philologie sont muettes sur ces questions. Au XIVe siècle avant notre ère, l’araméen était la langue de tributs nomades qui, pour la plupart, circulaient dans le désert situé à l’ouest de l’Euphrate ; à l’époque d’Alexandre, et même avant, l’araméen avait fait disparaître un grand nombre de dialectes particuliers et était depuis des siècles la langue officielle d’un vaste territoire, de l’Asie Mineure à la Perse, des montagnes du Taurus à la Péninsule Arabique !

Nous saisissons dans les documents assyriens les grands talents de cette extraordinaire expansion. M. Maspero les a réstitués en quelques lignes 7. Au temps d’Hérodote, dit-il, « l’idiome raffiné dont les scribes de Ninive et de Babylone se servaient pour rédiger les inscriptions officielles n’était plus depuis longtemps qu’une sorte de langue noble, comprise d’une élite, inconnue aux gens du commun. Le menu peuple des villes et des campagnes parlait le dialecte araméen, plus lourd, plus clair et plus prolixe : c’est celui-là que les conquérants se chargèrent inconsciemment de répandre partout où ils allaient. De temps immémorial, ils étaient habitués à déporter au loin les prisonniers qu’ils ramassaient dans leurs razzias, et à les établir dans des villes récemment annexées à leur domaine. Sous les Sargonides (722-611), les Babyloniens proprement dits et les Araméens des embouchures du Tigre fournirent les plus gros contingents de colons involontaires : les cantons riverains de l’Euphrate et de l’Oronte en reçurent un grand nombre qui s’installèrent dans le Bit-Adini aux environs d’Hamat et de Damas, chez les Hittites. Sans cesse renforcés par des groupes à d’exilés nouveaux, grossis par l’appoint que leur apportaient de leur plein gré les tribus du désert, araméennes comme eux, leur action fut si active et la résistance des indigènes fut si faible, qu’ils gagnèrent d’abord une prépondérance marquée, puis qu’ils absorbèrent les restes des populations anciennes. La chute de Ninive (608), la victoire de Nabuchodonosor à Gargamish (604), en les rangeant sous l’autorité directe de leurs frères restés en Chaldée, augmentèrent encore leur puissance d’assimilation : la Syrie du Nord devint un des sièges principaux de la race araméenne, et presque l’Aram par excellence. Quand la domination persane succéda à la chaldéenne (538), l’araméen ne perdit rien de son importance. Il demeura la langue officielle de l’empire dans toutes les provinces occidentales : on le retrouve sur les monnaies de l’Asie Mineure, sur les papyrus et sur les stèles de l’Égypte, dans les édits et dans la correspondance des satrapes et même du grand roi. De Nisib à Raphia, des rives du golfe Persique à celles de la mer Rouge, il se substitua à presque toutes les langues, sémitiques ou non, parlées jusqu’alors. Le phénicien lui résista d’abord avec succès et se maintint longtemps encore sur la côte et dans l’île de Chypre ; mais l’hébreu, déjà attaqué pendant la captivité, s’effaça devant lui et disparut peu à peu au contact des dialectes que parlaient les colonies voisines de Jérusalem ; il persista comme langue littéraire et liturgique. »

En même temps que leur langue, les Araméens propagèrent leur écriture, dont l’alphabet était emprunté au phénicien.

Sur un territoire aussi étendu, la langue araméenne ne pouvait manquer, avec le temps, de se développer et de se transformer. Et de fait, elle nous apparaît sous les formes variées de dialectes nombreux 8, mais qui se groupent en deux branches bien distinctes : l’araméen oriental (Babylonie, Mésopotamie) et l’araméen occidental (Syrie, Asie Mineure, Palestine, Arabie, Égypte).

Une des caractéristiques de cette division fondamentale en dialectes de l’Est ou de l’Ouest est si simple que nous l’indiquerons en peu de mots. La conjugaison sémitique ne connaît que deux temps : le parfait et l’imparfait ; expressions qui doivent s’entendre dans le sens étymologique, pour marquer une action « achevée » ou « inachevée », et non pas dans le sens précis des grammaires indo-européennes. Le thème verbal fondamental est la 3ème personne du masculin singulier du parfait ; l’imparfait en est tiré à l’aide d’une préformante. Or, dans les dialectes araméens de l’Ouest cette préformante est ‹ y › (comme dans les langues cananéennes) ; dans les dialectes de l’Est, au contraire, elle est ‹ n › (variante 1). Exemples : parfait ‹ ktb › « il a écrit » ; imparfait : araméen occidental ‹ yktb ›, araméen oriental ‹ nktb › « il écrira ». Le traitement de l’article déterminatif, marqué par un suffixe, qui conserve sa signification primitive dans la première branche et la perd dans la seconde, est une autre caractéristique non moins frappante.

On voit que la division repose avant tout sur des considérations philologiques, plus rigoureuses que l’expression orientale et occidentale ; celles-ci, en efret, ne sont que relatives dans le temps comme dans l’espace. Ainsi le syriaque, qui est un dialecte oriental, a été à une certaine époque la langue littéraire de la plupart des régions ou avaient fleuri les dialectes occidentaux. 9

 7 Histoire ancienne des peuples de l’orient, 6e éd., p. 775.
 8 Nous prenons ici le mot dialecte pour désigner la langue de toute une région, ou de tout un peuple. Les dialectes araméens sont plus éloignés les uns des autres, par la grammaire et le vocabulaire, que ne le sont entre eux les dialectes grecs. Quant aux patois ou parlers locaux ils ont varié à l’infini. En syriaque seulement, le lexicographe Bar Bahloul en cite seize (éd. R. Duval p. XXIV).
 9 Voir les ouvrages déjà cités et les introductions aux grammaires ; en outre, pour tout ce qui concerne les dialectes particuliers : R. Duval, Leçon d’ouverture faite au Collège de France (1895) ; Th. Nöldeke, Die Aramäische Literatur (dans le vol. Die orienialischen Literaturen, collection ; « Die Kultur der Gegenwart », Berlin, 1906).

2.5 Chapitre V Début de page

Les plus antiques monuments de l’Araméen Occidental parvenus jusqu’à nous sont des inscriptions lapidaires ; leur nombre est encore peu élevé ; mais quelques-unes sont assez longues, et leur contenu est assez varié pour permettre d’avoir une idée du vocabulaire et de la morphologie de ce ditlecte, qu’on ne saurait qualifier avec exactitude par une désignation géographique et que nous appellerons simplement l’araméen ancien.

Les principales inscriptions nous viennent de la Syrie du nord : ce sont l’inscription de Hadad, du VIIIe siècle (34 lignes) ; celles de Panamu (23 lignes) et de Bar Rekoub (20 lignes), rois du Sam’al, contemporains de Teglatphalasar III. Ces monuments, trouvés à Zendjerli, sont au musée de Berlin. Deux autres stèles (311 lignes) trouvées à Nérab, en 1891, sont au Louvre. M. Pognon a découvert et publié la stèle mutilée (restent 35 lignes) d’un roi de Hamath, Zakir, contemporain de Joas, roi d’Israël (VIIIe siècle). Des inscriptions du IVe siècle ont été trouvées en Cilicie et en Lycie. À Arabissos, en Cappadoce, on a retrouvé plusieurs inscriptions araméennes dont l’une concerne un culte local ; elles ne sont pas postérieures au milieu du second siècle avant Jésus-Christ. L’Arabie a fourni son continent : la grande-stèle du Louvre découverte à Teima par Huber (1880) porte 23 lignes d’écriture ; elle est du Ve siècle. D’autres inscriptions, pour la plupart au British Museum, proviennent d’Égypte : l’une, trouvée à Sakkara, est datée de l’an 482 ; une autre, trouvée à Assouan, est de l’an 458 ; la fameuse stèle du musée de Carpentras, n’est pas beaucoup plus jeune. Il faut ajouter une série de petits nionuments, tels que cylindres, poids, cachets, dont plusieurs sont contemporains des plus vieilles inscriptions.

Tout cet ensemble offre un matériel assez considérable pour l’étude de l’araméen ancien, et a fourni l’occasion de multiples travaux. 10

 10 Les inscriptions araméennes insérés auCorpus Inscriptionum Semiticarum sont classées 1-113. Les grandes inscriptions de Zendjerli et Nérab, et celles d’Asie Mlineure ont été découvertes depuis ; le Supplément que je prépare sera plus étendu que la partie déjà imprimée, sans cependant comprendre les papyrus qui formeront une section à part. Pour celles de Zendjerli, voirla publication allemande des fouilles ; celles de Nérab ont été publiées par M. Clermont-Ganneau, Études d’Archéologie Orientale, (t. II, p. 182 et suiv., 1816 ; la stèle de Zakir, par H Pognon , Inscriptions Sémitiques de la Syrie, etc. (Paris, 1908).
Il n’y a plus de grammaire systématique de l’araméen ancien. On peut y suppléer à l’aide de Lidzbarski, Handbuch der nordsemitischen Epigraphik (Weimar, 1898) ; et G. A. Cooke, Text-book of North Semitic Inscriptions (Oxford, 1903).

2.6 Chapitre VI Début de page

Les plus anciens monuments littéraires du rameau occidental nous sont offerts par l’araméen biblique.

Nous ne pensons pas qu’il faille séparer de celui-ci les textes écrits sur les papyrus découverts en Égypte, et qui proviennent presque tous de la colonne juive établie dans l’ile d’Éléphantine. Depuis longtemps on en connaissait quelques fragments, et ils avaient suffi à M. Clermont-Ganneau pour fixer leur date à l’époque perse 11. Sa conjecture a été justifiée par les découvertes ultérieures. Onze feuilles de grandes dimensions et presque intactes, trouvées en 1904, portent environ 240 longues lignes d’écriture bien conservée. Les documents (vente, donation, quittance, contrat de mariage, partage, etc.) proviennent d’une même famille juive, et sont tous minutieusement datés (471-411 avant Jésus-Christ) 12. D’autres feuillets, aussi originaires d’Éléphantine, sont déposés au musée de Berlin : quatre ont été publiés par M. Sachau 13, et les autres le seront prochainement. Les renseignements inattendus que ces papyrus nous apportent sur la vie sociale et religieuse de la coliIt colonie juive leur donnent un intérêt exceptionnel au point de vue des études bibliques.

Éléphantine a aussi fourni une certaine quantité d’ostraca recouverts d’écriture araméenne, datant de la même époque et parfois émanant des mêmes personnages que les papyrus dont nous venons de parler. Plusieurs centaines de ces ostraca, rapportés par M. Clermont-Ganneau, sont au cabinet du Corpus.

La langue de tous ces documents est sensiblement la même que celle des plus anciennes parties de la Bible, écrites en araméen, Sans doute la prononciation a dû être un peu différente en Égypte et en Palestine ; mais jusqu’ici il n’apparaît pas qu’on doive admettre l’existence d’un dialecte particulier constitué par l’araméen d’Égypte.

Les parties de l’Ancien Testament écrites enaraméen sont : un verset de Jérémie (x, 11), une partie du livre d’Esdras (IV,7-VI,18 ; VII, 12-26) et une partie de Daniel (II-VII). Ajoutons, pour être complet, deux mots conservés dans la Genèse (XXXI, 47). On est à peu près d’accord pour fixer la date du livre de Daniel aux environs de l’an 165. La partie araméenne d’Esdras est plus ancienne ; des morceaux remontent certainement à l’époque perse, et la comparaison avec les papyrus d’Éléphantine ne permet guère de faire descendre l’ensemble plus bas que l’époque d’Alexandre. La date des parties araméennes et celle de la rédaction définitive du livre sont au reste deux questions distinctes. 14

Suivant l’usage nous mentionnerons ici, à cause de leur cartetère biblique, les quelques mots araméens conservés, sous une transcription grecque, dans le Nouveau Testament (rabbi, talitha coumi, ephphata, Kêpha, maran atha, et une douzaine d’autres) 15. On en trouve aussi quelques-uns dans Flavius Josèphe.

 11 Origine perse des monuments araméens d’Égypte (Paris, 1880).
 12 H. Sayce et Cowley, Aramaic papyri discovered at Assuan (Londres, 1906). Cf. TH. Nöldeke, Zeitschr. Für Assyriologie, t. XX, p.130. Ces papyrus ont maintenant toute une littérature.
 13 Ed. Sachau, Drei aramäische Papyrusurkunden auw Elephantine (Berlin, 1908. Abhandl, de l’Acad. de Berlin). Un quatrième dans le Florilegium Melchior de Vogüé (Paris, 1909).
 14 Grammaires : Kautzsch, Grammatik des Biblisch-Aramäischen (1884) ; Marti, Gramm. der Biblisch-aramäischen Sprache (1896) ; II. L. Strack, Grammatik des Biblisch Aramïschen, 4e éd., 1905. – Ces grammaires sont suivies des textes et de vocabulaires. Dictionnaires : tous les dictionnaires hébreux renferment les mots contenus dans les parties araméennes de la Bible.
 15 Une liste des expressions araméennes du N. T., dans M. Schultze, Grammatik der aramäischen Muttersprache Jesu, Berlin, 1899 (titre trompeur ; ouvrage médiocre).

2.7 Chapitre VII Début de page

Après l’araméen biblique nous devons signaler les dialectes juifs, connus par des documents d’étendue relativement considérable.

Au temps du Christ, la Palestine était, depuis plus d’un siècle, complètement aramaïsée sous le rapport du langage. D’autre part, il est certain qu’il y avait des différences dialectales assez fortes entre le parler des populations de la Judée et celui des habitants de la Galilée ; et on est fondé à distinguer le judéen du galiléen. Au reste, le témoignage des Evangiles est formel à ce sujet ; à l’apôtre Pierre qui niait être un des disciples de Jésus, onréplique : « Tu es Galiléen, car ton langage te fait reconnaître. » Cependant, nous ne savons rien du dialecte galiléen parlé par le Christ et les Apôtres, celui qu’on retrouve dans les documents littéraires est d’époque postérieure. Toutes les tentatives faites pour reconstituer dans leur forme primitive les sentances conservées en grec dans les Évangiles, doivent être regardées comme de pures fantaisies. Les plus anciens monumentsque nous possédions de la littérature post-biblique, sont d’origine judéenne.

Depuis la ruine de Jérusalem (70) jusqu’à la guerre d’Hadrien (138), les centres d’études d’où sont sortis ces documents étaient à l’ouest de Jérusalem, autour de Lydda. La guerre d’Hadrien refoula les écoles vers le Nord, en Galilée, et surtout à Tibériade. Naturellement, les premiers docteurs émigrés, parlaient encore en Galilée même, le judéen ; et comme le fonds de littérature traditionnelle qu’ils apportaient était rédigé en ce dialecte, il fallut un certain temps pour que le galilléen prévalut dans le langage de leurs écoles. Ce n’est guère que dans les documents écrits du IVeau VIe siècle que la prédominance du galiléen est nettement affirmée, sans cependant jamais absorber le judéen au point d’en faire entièrement disparaître les traces. Ainsi s’explique que, par la langue et par la grammaire, le galiléen de ces textes soit plus différent du palestinien chrétien, qui lui est à peu près contemporain, que du judéen plus ancien.

Un troisième dialecte était parlé par les Juifs de la Babylonie. À l’époque d’Hadrien, leurs écoles les plus prospères étaient celles de Soupa et de Poumbedita. Les monuments de ce dialecte appartiennent à l’araméen oriental. Il renferme des éléments judéens et galiléens, mais l’élément prédominant de beaucoup est l’araméen du pays, qui se laisse facilement reconnaître par son analogie avec le mandéen. Nous en parlerons plus loin.

Nous possédons aussi des oeuvres littéraires écrites dans un araméen mélangé, et dont le caractère mixte s’explique par la date tardive de leur rédaction. Après l’abandon de la Syrie par Héraclius, les communautés juives de Tibériade se reconstituèrent. Des maîtres galiléens furent envoyés en Babylonie pour en apporter les anciennes traditions palestiniennes, qui revinrent ainsi dans leur patrie sous une enveloppe linguistique sensiblement modifiée. Alors fut créé un dialecte en quelque sorte nouveau et un peu factice, qui ne doit refléter que d’une façon très imparfaite la véritable langue populaire.

L’araméen, supplanté par l’arabe, cessa d’être parlé en Galilée vers l’an 800. Un siècle plus tard, l’écrivain juif Saadia atteste sa disparition et l’appelle « la langue de nos pères ».

Ce simple préambule laisse deviner la difficulté de classer rigoureusement les documents appartenant à chacun de ces dialectes, puisqu’aucun d’eux n’est entièrement exempt de l’influence d’un dialecte autre que celui dans lequel il est foncièrement rédigé. 16

Au dialecte judéen appartiennent :

1 – La petite chronique connue sous le nom de Megillat Ta’nit, ou « Rouleau du Jeûne », sorte de calendrier qui énumère les jours où il est défendu de jeûner, jours de fête institués en mémoire de quelque heureux événements. Elle est pourvue d’un commentaire en hébreu. La tradition juive la prétend antérieure à la destruction du Temple ; s’il en est ainsi pour le fonds, elle a reçu des additions, car elle rappelle la mort de Trajan (118).
2 – Le célèbre Targoum d’Onkelos, dont la langue se rapproche de l’araméen biblique plus que celle de tout autre écrit analogue. Ceci s’explique naturellement par le fait qu’il ne représente pas un commentaire oral, mais une servile traduction araméenne du Pentateuque hébreu. On est porté à croire qu’il s’agit d’un document palestinien rédigé en Babylonie. Les traditions talmudiques ne sont pas d’accord sur l’auteur de ce targoum : les unes le placent, avec le plus de vraisemblance, vers la moitié du premier siècle de notre ère, les autres cent ans plus tard.
3 – Le Targoum de Jonathan sur les Prophètes. Celui-ci, au contraire, est une véritable paraphrase. Il date du premier siècle, mais sa rédaction a subi des modifications et n’a été définitivement fixée qu’au IVe ou au Ve siècle.
4 – Un certain nombre de sentences et d’expressions, et même quelques morceaux disséminés dans divers traités du Talmud.
5 – La Megillat Antioclius, ou récit légendaire de la persécution d’Antiochos Épiphane et de la victoire des Machabées. La version hébraïque était connue depuis longtemps, le texte original araméen n’a été découvert qu’en 1851. De tous les documents que nous venons d’énumérer, c’est celui dont la langue présente le plus de conformité avec l’araméen biblique. Le fait n’a rien de surprenant, car l’auteur s’est proposé délibérément d’imiter le style de Daniel ; il est certainement postérieur au Talmud et n’est probablement pas antérieur au VIIIe siècle.

Les représentants du dialecte galiléen sont :

1 – Les parties araméennes du Talmud de Jérusalem.
2 – Plusieurs morceaux araméens insérés dans des midraschim d’origine palestinienne (sur la Genèse, sur le Lévitique, sur les Lamentations, sur le Cantique).

Les documents suivants présenent un caractère mixte :

1 – Les Ie, IIe, IIIe targoum de Jérusalem sur le Pentateuque (incomplet). On les appelle ainsi parce que cette désignation leur a été donnée par leur premiers éditeurs. Ils datent probablement de la fin du VIIe siècle.
2 – Le targoum de Jérusalem (fragmentaire) sur les Prophètes et les Hagiographes.
3 – Le livre araméen de Tobie, du VIIe siècle selon l’opinion la plus probable.
4 – La version araméenne de l’Ecclésiaste.
5 – Les additions araméennes aux livres de Daniel et d’Esther.
6 – Un certain nombre de haggadas araméennes. 17

 16 Nous suivons la division adoptée par Dalman.
 17 Textes : nombreuses éditions ; nous ne pouvons que renvoyer à l’introduction de la grammaire de Dalman. – On peut aussi consulter E. Shürer, Geschichte der Jüdischen Volkes im Zeitalter Jesu Christi (passim) ; et H.L. Strack, Einleitung in den Talmud (4e éd., Leipzig, 1908). Grammaire : G. Dalman, Grammatik der Jüdischen-palestinischen Aramaïsch, 2e éd., Leipzig, 1905.
Dictionnaires : J. Buxtorf, Lexicon, Chaldaïcum, Talmudicum et Rabbinicum, Bâle, 1640 (nouv. éd. par Fischer, Leipzig, 1869) ;
– J. Levy, Chaldaïsches Wôrterbuch über die Targumin (Leipzig, 1867) ;
– M. Jastrow, Dictionnary of Targumin, etc. (Londres, 1886-1903) ;
– G. Dalman, Aramaïsch-neuhehräisches Handwörterbuch (Francfort S. M., 1901).

2.8 Chapitre VIII Début de page

Familières aux Orientalistes, plusieurs des expressions que nous venons d’employer (targoum, midrasch, haggada, etc.) le sont peut-être moins à d’autres personnes qui s’étonneraient avec raison de ne pas trouver ici une courte explication.

Targoum est un mot araméen qui signifie « traduction, interprétation ». De la même racine est venu, par l’intermédiaire de l’arabe, notre vieux mot « truchement » et sa forme plus moderne « drogman ». L’hébreu resta toujours la langue sacrée des Juifs ; mais quand il eut cessé d’être en usage comme langue parlée, il devint nécessaire de traduire les livres saints pour le peuple. La version grecque dite des Septante fut faite à l’usage des Juifs d’Alexandrie. Dans les régions où la langue vulgaire était l’araméen, on fit de même des traductions dans ce dialecte. Mais primitivement on expliquait le texte sacré aux auditeurs. Après la lecture d’un passage en hébreu, le ministre en faisait la traduction en langue vulgaire et au besoin y ajoutait une explication. C’est cette sorte de paraphrase orale, mise un peu plus tard par écrit, qui constitue ce qu’on appelle les targoum. On comprend dès lors que ces livres présentent un caractère fort différent selon qu’ils sont plus ou moins surchargés d’explications.

Le Talmud « enseignement », est un ouvrage singulier, qui n’a son pendant, dtiis aucune littérature. Pour en bien saisir la nature, il faut ivoir une idée des éléments qui entrent dans sa composition.

Dans les premiers siècles de notre ère, à côté des plus anciens targoums, on trouve des commentaires développés de certains passages bibliques. Ces commentaires sont appelés midraschim (pluriel de midrasch, « recherche, discussion »). Les discussions avaient pour objet soit l’explication de la Loi et la solution des cas de conscience, soit l’édification des auditeurs. Dans le premier cas, l’exégèse est appelée halakha « voie » ; dans le second, elle a reçu le nom de haggada « narration, discours agréable ». La halakha est une explication juridique ; la haggada est un sermon, une pieuse exhortation. Le nom de midraschim est plus particulièrement donné à cette seconde catégorie, et l’ensemble des midraschim forme la littérature haggadique.

La halakha est, au contraire, à la base du Talmud ; les deux parties qui le constituent, la mischna et la ghemara, sont à de rares exceptions près, des compositions du genre halakha.

Après la ruine de Jérusalem, Rabbi Johanan et sept autres docteurs (appelés tanaïtes « répétiteurs ») reconstituèrent le Sanhédrin ou Grand conseil à Yamnia. Cette école continua la jurisprudence orale des anciens scribes. Vers la fin du IIe siècle, Rabbi Juda, dit le Saint, transporta le Sanhédrin à Sepphoris, en Galilée, et mit par écrit cette jurisprudence orale. L’ouvrage reçut le nom de mischna « répétition », parce que la doctrine dont il constituait la codification était « répétée », soit par les maîtres qui l’expliquaient, soit par les élèves qui voulaient se la graver dans la mémoire. On ne doit pas interpréter ce terme comme une « répétition de la loi » au sens de « seconde loi », ainsi qu’on le fait souvent en se fondant sur l’étymologie, qui à vrai dire, ne répugne pas à cette explication. La mischna est écrite en hébreu.

Après la mort de R. Juda, le Sanhédrin fut transféré à Tibériade. Le nom de tanaïte cessa alors d’être en usage ; ceux qui le portaient furent remplacés par les amoras « interprètes », dont le rôle était de commenter la mischna. Ce commentaire eut la même fortune littéraire que la mischna elle-même ; d’abord oral, il fut ensuite fixé par écrit, au plus tard dans le premier quart du VIe siècle ; et cet écrit qui est en langue araméenne, reçut le nom de ghemara « perfection, complément ».

En résumé, la mischna est le commentaire (en hébreu) de la Loi ancienne ; la ghemara est le commentaire (en araméen) de la mischna. Les deux réunies forment le Talmud.

Dans les manuscrits et dans beaucoup d’éditions la mischna se trouve au milieu de la page, et elle est encadrés par le texte araméen de la ghemara. Les rabbins postérieurs ont ajouté en marge quelques notes explicatives de mots ou d’expressions obscures, et ces notes sont aussi reproduites dans les éditions.

Il y a deux Talmuds : le Talmud de Jérusalem, dont nous venons d’indiquer l’origine, et qu’on devrait appeler plus exactement Talmud palestinien, et le Talmud de Babylone, dont nous parlerons plus loin, parce que sa ghemara est écrite en araméen oriental ; celle du Talmud de Jérusalem appartient à l’araméen occidental.

Le Talmud est partagé en six parties (ordinnes) appelées : I. les semences ; II. les fêtes ; III. les femmes ; IV. les dommages ; V. les choses saintes ; VI. les purifications. Chaque partie est divisée en livres ou traités, ceux-ci en chapitres et les chapitres en sections. Le nombre total des traités est de 63 ; celui des chapitres et des sections varie un peu dans les manuscrits et les éditions. 18

 18 Pour de plus amples détails et la bibliographie, Voir II. I,. Strack, Einleitung in den Talmud, 4e éd., Leipzig, 1908.

2.9 Chapitre IX Début de page

Quelques débris de la littérature christo-palestinienne sont parvenus jusqu’à nous, écrits dans un dialecte très voisin de celui des targoums palestiniens et du Talmud de Jérusalem ; il s’en différencie principalement par l’influence du syriaque niésopotamien qu’il a subie. On discute sur l’origine de la communauté chrétienne qui faisait usage de ces documents. Elle apparaît comme orthodoxe ; et de la on a conclu que la répugnance à user des livres employés chez les monophysites Jacobites et chez les Nestoriens l’avait conduite à entreprendre une nouvelle version des Ecritures dans son propre dialecte, se rattachant au judéen et non pas au galiléen. Les manuscrits connus datent du VIIIe au XIe siècle ; mais les textes sont plus anciens. Il paraît exact de les attribuer au Ve siècle (Nöldeke, Duval) plutôt qu’au temps de Justinien ou d’Héraclius (Burkitt).

Tous les monuments retrouvés de cette littérature ont été soigneusement publiés. Ce sont :

1 – Plusieurs Lectionnaires (recueils de passages bibliques pour l’office liturgique) qui donnent le texte presque complet des Évangiles, une partie des Épîtres, et des morceaux considérables de l’Ancien Testament. 19
2 – Des fragments de manuscrits recueillis en Égypte 20 ; et d’autres, pour la plupart palimpsestes, trouvés a Damas, en 1900, dans la mosquée des Omayades (Extrats de l’A. et du N. T., de liturgies, d’évangiles apocryphes, de vies de saints, d’actes de martyrs, et d’homélies traduites du grec). 21

L’importance philologique de ces restes est aussi grande que leur intérêt littéraire est médiocre. On y découvre une langue qui n’est pas encore assujettie à un complet développement grammatical ni à une orthographie fixée, comme dans le dialecte d’Édesse. L’écriture syriaque des manuscrits christo-palestiniens présente un type particulier très caractéristique. 22

 19 Textes : Miniscalchi Erizzo, Evangeliarium Hierosolymitanum, 2 vol. Vérone, 1864 ; réédité par Lagarde, Bibliotheca Syriaca (1892) ; A. Smith Lewis, A Palestinian Syriac Lectionary (1897) ; A.S. Lewis et M. Gibson, The Palestinian Syriac Lectionary (Londres, 1899).
 20 Textes : Land, Anecdota Syriaca, IV ; Rendel Harris Biblical Fragments from Mount Sinai (Londres 1890) ; Gwilliam, dans Anecdota Oxoniensia (1893-1896). P. Kokowzoff, Nouveaux fragments syropalestiniens (St.-Petersb., 1906).
 21 Shultess, Christlich-palästinische Fragmente (Berlin, 1905).
 22 Pour la littérature récente, voir R. Duval, La Littérature Syriaque, 3e éd. , p. 45-47 ; pour la plus ancienne : Burkitt , Christian Palestinian Litérature (Journal of Theological Studies, III, 174). Grammaire : Nöldeke, Ueber den christlich-palästnischen Dialekt (dans Z.D.M.G., t. XXII, p.443).
Dictionnaires : Scwally, Idioticon des christlich palästinischen Aramaïsch (Giessen, 1893) ; – Fr. Schulthess, Lexicon Syropalaestinum (Berlin, 1903).

2.10 Chapitre X Début de page

À côté des dialectes juifs et du dialecte chrétien de Palestine, nous devons mentionner le samaritain. – Les Samaritains (étymologie : « habitants de Samarie ») s’appelaient eux-mêmes « fils d’Israël », ou encore Sômerîm, « gardiens » (de la Loi). Nous connaissons leur origine. Sargon, roi d’Assyrie, s’étant emparé de Samarie en 721 av. J-C, déporta la majeure partie de la population et établit à sa place une colonie tirée d’autres peuples vaincus. Le mélange de ces colons avec le reste des indigènes donna naissance à la tribu samaritaine, qui fut toujours en hostilité avec les Juifs ses voisins, depuis le retour de la captivité. Elle se maintint après la ruine de Jérusalem par Titus (70), et semble même s’être un peu développée au Ve siècle. Mais, cruellement décimée sous Justinien, dans la sévère répression d’une tentative de révolte, et opprimée aux siècles suivants par l’occupation arabe, elle est aujourd’hui réduite à quelques centaines de membres qui habitent la petite ville de Naplouse, près des ruines de l’ancienne Samarie, au pied du mont Garizim, le lieu sacré de leur culte. 23

Les Samaritains n’admettent des livres du canon israélite que le Pentateuque. Le Pentateuque samaritain n’est à proprement parler qu’une recension du Pentateuque hébreu dans une écriture spéciale 24. Mais, aussi bien que chez les Juifs, le besoin d’une traduction en langue vulgaire se fit sentir ; de là l’origine du targoum samaritain, écrit en dialecte araméen 25. Ce targoum a de frappantes ressemblances avec celui d’Onkelos. Elles sont dues à l’existence d’une tradition orale, commune aux tribus de la Palestine, qui serait à la base de tous les targoums. Le targoumsamaritain fut rédigé très probablement au IV siècle de notre ère, pour une communauté fort restreinte ; il était devenu hors d’usage au XIe siècle au plus tard. Ainsi s’explique que les manuscrits en soient rares. 26

La littérature araméenne des Samaritains comprend aussi quelques morceaux liturgiques, dont les plus anciens sont à peu près contemporains du targoum. 27

Sous le rapport linguistique, le samaritain se rapprochait du galiléen plus que des autres dialectes palestiniens. Jadis on avait même cru reconnaître des traces de galiléen dans certaines formes insolites ; on les attribue aujourd’hui, avec raison, au caprice des copistes qui transcrivirent les livres à l’époque où.le dialecte araméen, supplanté par l’arabe, avait cessé d’être en usage 28. Le samaritain des lettrés de nos jours est un hébreu fort corrompu, dont les rapports avec l’ancien dialecte sont très éloignés et presque impossibles à déterminer.

 23 Barges, Les Samaritains de Naplouse (1855) ;
– Spiro, Étude sur le peuple samaritain (Revue chrétienne, s. d.) ;
– Brill, Zur Geschichte undLiteratur (ler Samaritaner – l876) ;
– J. A. Montgomery, The Samaritans, the earliest Jewish sect, their history, theology and literature (Philadelphia, 1907).
 24 Éditions dans les Bibles polyglottes de Paris (1645) et de Londres (1657).
 25 Editions : Polyglottes de Paris et de Londres ; et à part, Petermann-Vollers, Pentateuchus samaritanus (1872).
 26 Les mss. samaritains des grandes bibliothèques sont catalogués à la suite des mss. hébreux.
– On possède quelques inscriptions samaritaines. Elles ne sont pas anciennes, et consistent presque toutes en des citations du Pentateuque.
 27 Textes : Gesenius, Carmina Samaritana (Anecdota orientalia, fasc. I, 1824). D’autres éditions plus récentes sont moins correctes.
– Voir : Rappoport, La Liturgie Samaritaine (1900).
 28 Grammaires :
– Uhlemann, Institutiones linguae Samaritanae (1837) ;
– Petermann, Brevis linguae Samaritanae Grammatica (1873).
Dictionnaire : Castellus, Lexicon heptaglotton (1669).

2.11 Chapitre XI Début de page

L’araméen occidental était aussi la langue des Palmyréniens. L’histoire primitive de ce petit peuple nous est inconnue. l’époque où Pompée fit la conquête de la Svrie, ils étaient déjà les entrepositaires du commerce de l’Orient avec l’Asie Mineure et tout l’Occident. Leurs caravanes, fortement organisées, convoyaient les marchandises de l’Inde à travers le désert, depuis l’embouchure du Tigre jusqu’à leur propre ville, qui était le grand centre du commerce exotique et qui acquit ainsi une opulence dont ses ruines merveilleuses témoignent encore aujourd’hui. Depuis le moment où l’État de Palmyre se trouva en contact avec l’Empire romain, l’histoire de la ville nous est connue par les auteurs latins (Appien, Zozime, Vopiscus, Trebellius Pollion, Amm. Marcellin), surtout dans la période qui précéda immédiatement la chute de Zénobie et la destruction de la ville par les légions gauloises d’Aurélien (273). Les renseignements qu’ils fournissent ont été éclairés d’une vive lumière par l’interprétation des inscriptions palmyréniennes. Avec celles-ci nous suivons, pour ainsi dire année par année, les progrès de l’ambition croissante du « chef » de Palmyre qui devient successivement clarissimus consularis, dominus, rex, rex regum, imperator, et même augustus pendant quelques mois. Ces inscriptions sont d’ailleurs tout ce qui nous reste de la littérature palmyrénienne, si jamais les Palmyréniens eurent une littérature. 29

La plus ancienne inscription palmyrénienne portant une date est de l’an 9 av. J-C : la plus récente, de l’an 271 de notre ère. Les autres s’échelonnent dans l’espace de temps intermédiaire. Nous en connaissons aujourd’hui environ cinq cents ; un grand nombre sont datées, et toujours de l’ère des Séleucides ; car les Palmyréniens n’avaient pas d’ère spéciale. Beaucoup sont bilingues : grecques et araméennes. La plus longue et la plus curieuse (transportée au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg) est un grand tarif douanier rédigé en grec et en palmyrénien, promulgué par le sénat local en l’an 137. La partie palinyrénienne comprend environ 175 lignes, malheureusement effacées en quelques parties. Les autres documents sont des inscriptions honorifiques, gravées sur le socle de statues érigées en l’honneur des princes ou des grands chefs de caravanes qui avaient mené avec succès les expéditions commerciales ; des inscriptions religieuses (dédicaces de colonnes, d’autels votifs, etc.) ; des inscriptions funéraires très nombreuses ; un grand nombre de tessères et de jetons dont l’usage n’est pas encore bien déterminé. Ces monuments découverts à Palmyre même sont aujourd’hui dispersés dans les musées d’Europe et d’Amérique. Leur ensemble fournit de très précieux renseignemnts sur la religion et la civilisation des Palmyréniens.

On a également découvert dans les environs de la ville (par exemple, à Qarietaïn, l’antique Nazala) et aussi dans des contrées, éloignées, où des Palmyréniens ont passé, soit lorsqu’ils voyageaient pour leur commerce, soit lorsqu’ils servaient dans les armées romaines, surtout en qualité d’arcliers. Ainsi s’explique la présence d’inscriptions palmyréniennes en Égypte, en Algérie, en Italie, en Hongrie, en Angleterre.

Le dialecte palmyrénien s’accorde essentiellement avec l’araméen biblique ; il a les plus grandes affinités avec le nabatéen, mais la langue est pure de tout arabisme. Par contre, elle a emprunté des mots au grec, particulièrement des termes techniques. L’écriture, beaucoup plus simple et plus régulière que le nabatéen, se rapproche du syriaque ancien.

 29 Treize inscriptions palmyréniennes ont été publiées en 1753, par Wood (dans les ruines de Palmyre, Lonfres, in-fol.) mais le premier recueil vraiment satisfaisant a été édité en 1868 par M. De Vogüe, Syrie Centrale, Inscriptions sémitiques (150 N°) Des collections moins étendues ont été publiées depuis lors par Mordtmann, Clermont Ganneau, Euting, Simonsen, Chabot, et d’autres. Toutes ces publications ont donné lieu à de nombreux travaux. Pour la bibliographie, voir : Lidbzbarski, Handbuch de nordsemitischen Epigraphik.
– Les inscriptions grecques dans Waddington, Recueil des Inscriptions grecques et latines de Syrie.
– Découvert par Lazarew, et publié par De Vogüe, Journ. asiat., 1883.
– Grammaire : Nöldeke, Ueber Orthographie und Sprache der Palmyrener (Z.D.M.G., t. XXIV ; 1870).
Dictionnaire : Ledrain, Dictionnaire des noms propres Palmyréniens, Paris, 1887 (défectueux).

2.12 Chapitre XII Début de page

Les Nabatéens, bien connus par la description de Strabon (XVI, IV), constituaient aux environs de l’ère chrétienne un royaume puissant, dont le territoire forma, après la conquête (106 apr. J-C), la province romaine d’Arabie. En 312 av. J.C., ils constituaient déjà un peuple assez fort pour résister victorieusement aux armées d’Antigonus. Ils occupaient alors le nord de l’Arabie et l’ancien pavs des Edomites, à l’est de la mer Morte. Plus tard, ils se rendirent maîtres de la Coelé-Syrie et de la Damascène. Les Nabatéens avaient monopolisé le commerce de l’Arabie avec l’Occident comme les Palmyréniens celui du golfe Persique.

Une opinion admise en Allemagne veut faire des Nabatéens une tribu arabe se servant de l’araméen comme langue littéraire, ou même simplement comme langue d’apparat pour la rédaction des inscriptions. Rubens Duval a soutenu que les Nabatéens étaient des Araméens, qui peu à peu se seraient assimilés aux Arabes, surtout à partir du moment où ils perdirent leur autonomie politique. L’examen des inscriptions confirme cette manière de voir. Les plus anciennes (premier siècle avant l’ère chrétienne) sont exemptes de tout arabisme ; l’influence arabe se fait sentir de plus en plus à partir du premier siècle de notre ère, et d’abord dans les inscriptions provenant du sud (Médaïn Sâleh, Hégra) ; la plus récente (268 J-C) est un mélange de mots arabes et araméens. M. Dussaud a rapporté au Louvre une inscription trouvée à en-Namara (Haouran, datée de l’an 328, entièrement rédigée en arabe, mais écrite en caractères nabatéens, c’est le plus ancien monument écrit de la littérature arabe. Les écrivains arabes eux-mêmes ont toujours considéré les Nabatéens comme des Araméens ; et si l’on pouvait démontrer qu’ils sont originaires de l’Arabie, il faudrait admettre qu’ils étaient du moins complètement aramaïsés à l’époque où ils jouent un rôle dans l’hstoire.

Nous ne connaissons le dialecte nabatéen que par les inscriptions. Celles qui ont été découvertes jusqu’à ce jour sont au nombre d’environ quatre cents, non compris les inscriptions sinaïtiques. Elles ont été recueillies pour la plupart à Bostra et dans les régions avoisinantes, à Pétra, capitale du royaume, dans l’Arabie même, à Teima, surtout à Hégra et dans les environs de cette ville. Mais les Nabatéens, comme tous les peuples marchands, ont laissé des traces de leur assage hors de leur propre pays. On a retrouvé des inscriptions nabatéennes en Égypte, en Phénicie, et jusqu’en Italie, à Pouzzoles et à Rome, où leur colonie possédait un sanctuaire. 30

Les rochers du Sinaï portent de nombreuses inscriptions que la tradition des Juifs alexandrins, rapportée par Cosmas Indicopleustes, tenait pour hébraïques et faisait remonter à l’époque de Moïse. Ce sont des inscriptions nabatéennes, comme l’avait fort bien reconnu Beer, dès 1840. Quelques-unes sont datées : la plus ancienne de l’an 150, la plus récente de l’an 252 de notre ère. Toutes ont été gravées dans l’espace compris entre ces deux dates ou à peu près. Elles ne contiennent généralement que des noms propres et quelques brèves formules. Ces proscynèmes sont au nombre de près de trois mille. 31

À côté des inscriptions, il faut mentionner les monnaies nabatéennes qui ont été d’un grand secours pour établir la série des rois de Nabatène. Nous connaissons une succession royale presque ininterrompue depuis Obodas ler (vers 90 av. J-C) jusqu’au dernier roi nabatéen, Malikou III (106 apr. J-C). 32

 30 Les explorateurs qui ont le plus contribué à enrichir la science en recueillant des inscriptions nabatéennes sont De Vogüé, Huber, Doughty, Euting, et aussi les deux expéditions américaines en Syrie dirigées par Butler, et l’École biblique de Jérusalem. – Les textes sont publiés dans le Corpus Inscipt. Semit., Pars II, N° 157-489. On y trouvera la bibliographie des travaux antérieurs. – Celles qui ont été découvertes récemment (il y en a de très importantes) formeront la matière d’un supplément assez volumineux que j’espère pouvoir faire paraître en 1911. Consulter en attendant le Recueil d’archéologie orientale de Clermont-Ganneau, où les principales découvertes sont signalées et discutées avec une merveilleuse sagacité.
 31 Corpus, N° 490-3233. J’y ai ajouté un Index spécial et très complet. Quelques centaines de ces inscriptions avaient été copiées. jadis par Grey. Lepsius, Lottin de Laval et d’autres ; Euting (1891) en recueillit environ 600. G. Bénédite, chargé de cette mission par l’Académie des Inscriptions, en copia vers la même époque près de deux mille. La bibliographie de ces inscriptions occupe plus d’une page du Corpus (t. 1, p. 356-357).
 32 Dussaud, Numismatique des rois de Nabatène (Journ. as., 1904) ; Monnaies nabatéennes (Revue Numismatique, 1905).

2.13 Chapitre XIII Début de page

L’Araméen Oriental est représenté pour nous par le Talmud de Babylone, par le mandéen et surtout par le syriaque ; deux dialectes, celui des Manichéens et celui des Harraniens, ont disparu, sans qu’il nous soit rien resté de leur littérature.

La composition de la ghémara du Talmud de Babylone est due aux mêmes causes que celle du Talmud palestinien. Tous les descendants de la colonie juive déportée à Babylone ne revinrent pas en Palestine sous Cyrus. Beaucoup de familles restèrent dans la contrée, avec une certaine organisation religieuse, sous la direclion d’un « prince de l’exil » auquel les rois perses reconnurent quelque autorité. Cette fonction se perpétua sous les caliphes et existait encore au Xe siècle. La mischna, d’origine palestinienne comme nous l’avons vu, fut portée dans les centres babyloniens par Abba Areka, dit Rab, le premier des amoras, qui fonda l’école de Soura en 249. Elle y devint l’objet de discussions plus vives qu’en Palestine ; non, certes, pour contester son autorité, mais pour l’expliquer, la commenter et en faire l’application à une foule de cas réels ou imaginaires, dont la casuistique du moyen âge, malgré ses subtilités, ne pourrait donner qu’une idée fort imparfaite. L’abondance de la matière aurait dû, semble-t-il, en hâter la codification ; il n’en fut pas ainsi. La rédaction nefut entreprise qu’au Ve siècle pour être terminée au VIe ; elle fut peut-être provoquée, ou du moins hâtée, par une cause accidentelle, la persécution des Juifs et la fermeture, de leurs écoles, vers l’an 500, par le roi de Perse, Peroz.

La ghémara du Talmud de Babylone est donc d’un siècle postérieure à celle du Talmud de Jérusalem. Elle est environ quatre fois plus étendue que cette dernière, et plus riche en développements haggadiques. Pour cette raison sans doute, les rabbins du moyen âge accordent au Talmud de Babylone une autorité plus grande qu’à celui de Jérusalem ; mais les critiques, au coutraire, reconnaissent plus de valeur à ce dernier. 33

 33 Bibliographie du texte dans Strack, op. supra laud. (§ VIII).
Grammaires : S. D. Luzzato, Elementi grammaticale del caldeo biblico e del dialetto talmudico Babilonese (Padoue, 1865). Traductions allemande et anglaise.
– C. Levias, A Grammar of the Aramaic Idiom contained in the Babylonian Talmud (Cilicinnati, 1900).
Dictionnaires : les mêmes que pour le Talmud de Jérusalem.

2.14 Chapitre XIV Début de page

Nous ne pouvons malheureusemet que mentionner la littéraure araméenne des Manichéens. Le fondateur de cette secte fameuse dans l’histoire, Mani, (mort en 276), avait composé ses ouvrages dans le dialecte babylonien. Quelques rares fragments se trouvent cités dans les auteurs syriaques ; leur rédaction a pu être influencée par la langue littéraire, et les citations seraient d’ailleurs trop courtes pour qu’on pût tirer des conclusions précises sur les particularités de leur dialecte. Plus tard, les Manichéens écrivirent en persan, tout en continuant à se servir de l’alphabet dérivé du syriaque. Des monuments assez étendus de cette dernière littérature ont été récemment découverts à Tourfan, dans le Turkestan chinois ; nous n’avons plus aucun ouvrage de leur littérature primitive.

2.15 Chapitre XV Début de page

La secte des Manichéens est aujourd’hui éteinte ; celle des Mandéens, qui prit naissance dans la même contrée a réussi à se maintenir jusqu’à ce jour. Ses adeptes, peu nombreux, habitent les régions de Wasit et de Bassorah, dans la Basse Babylonie. Les noms de Sabéens ou de Chrétiens de saint Jean, par lesquels on les désigne souvent en Europe, leur sont totalement inconnus. Ils s’appellent eux-mêmes « Nazaréens », c’est-à-dire « chrétiens ». Mais leur religion est en réalité un gnosticisme païen teinté de notions dérivées du judaïsme et du christianisme. 34

La littérature mandéenne qui nous est parvenue comprend des inscriptions et des écrits religieux.

Les inscriptions consistent presque exclusivement en formules d’incantations tracées à l’encre, pour la plupart, sur des coupes magiques 35. La plus ancienne et la plus longue (278 lignes) est gravée sur une tablette de plomb. 36

Les principaux écrits sont :
1 – Le Ginzâ (Trésor) ou Sidrâ Rabbâ (Grand Livre), vulgairement appelé Livre d’Adam ; 37
2 – Le Sidrâ d’Yahyâ (Livre de Jean) 38 ou d’râschê d’malkê (Traités des rois) ;
3 – Le recueil d’hymnes et de discours relatifs au baptême et à la sortie de l’âme du corps, qu’on a coutume d’appeler Qolasta ; 39
4 – Quelques autres compositions plus récentes (traitant de la cosmogonie, des croyances, des devoirs des prêtres et des fidèles, de l’expiation des fautes, etc.), entre autres le recueil appelé Diwân et le Asfar Malwasché (Livre des signes du Zodiaque).

Tous ces ouvrages sont conservés dans l’écriture spéciale aux Mandéens, une transformation de l’écriture syriaque avec cette particularité que les voyelles y sont toutes exprimées à l’aide de signes tirés de l’alphabet lui-même, comme dans les langues européennes. 40

Les livres mandéens sont, d’une façon générale, sans valeur littéraire ; quelques passages cependant ne manquent pas d’un certain élan poétique ; pour le fond, ils contiennent d’assez nombreuses traces de doctrines ou d’usages de sectes religieuses disparues (gnostiques et manichéens). Ils ne sont donc pas sans valeur pour l’histoire des religions. Mais au point de vue philologique ces documents sont d’une importance capitale, parce qu’ils permettent de suivre le développement d’un dialecte qui n’a été influencé ni par l’hébreu, comme le dialecte juif, ni par le grec, comme le dialecte chrétien ; et de plus nous sommes fixés sur la prononciation par les textes mêmes. Ainsi s’explique que, de toutes les savantes études grammaticales consacrées par M. Nöldeke aux différents dialectes araméens, la plus développée soit celle qui traite du mandéen. 41

 34 Exposé systématique de l’histoire et des doctrines dans Pertermann, Reise in Orient (2e éd., Leipzig, 1865), p. 447-465. La notice donnée par Huart, Mission scientifique en Perse, t. V, est incomplète et sur plusieurs points inexacte.
 35 Pognon, Inscriptions Mandaïtes des coupes de Khouabir (Paris, 1899). Importante collection, suivie d’un glossaire.
 36 Lidzbarski, Ein mandäisches Amulett (dans Florilegium Melchior de Vogüé, Paris, 1909).
 37 Editions : Norberg, Codex nasareus liber Adami appellatus, Lund, 1815 (texte en caractères syriaques, et traduction latine ; édition défectueuse) ; – H. Pertermann, Thesaurus seu Liber magnus, Berlin, 1867 (texte en caractères mandéens).
 38 Lidzbarski, Des Johannesbuch der Mandäer (Giessen, 1905) ; Texte seul.
 39 Euting, Qolasta oder Gesänge und Lehrenetc. (Stuttgart, 1867).
 40 Les manuscrits mandéens sont généralement catalogués à la suite des mss. syriaques. Le fonds de la Bibliothèque nationale est un des plus complets.
 41 Mandäische Grammatik, (Halle, 1875). – Il n’existe pas de dictionnaire mandéen. M. Lidzbarski se propose de combler cette lacune.

2.16 Chapitre XVI Début de page

Quittons la Babylonie pour remonter dans la Mésopotamie. Nous y rencontrerons la plus littéraire et la plus développée de toutes les langues araméennes, celle qui nous a laissé des monuments nombreux, étendus et de grande importance : je veux dire la langue syriaque, qui, d’Édesse, sa patrie, rayonna et fleurit pendant dix siècles par toute la Syrie. Nous lui réservons notre dernier chapitre.

À huit heures de marche au sud d’Édesse, centre du christianisme syrien, la ville de Harran (Charrae) demeura fort longtemps la citadelle du paganisme en Mésopotamie. Au VIIIe siècle de notre ère, et peut-être même plus tard, on pratiquait encore les sacrifices humains. 42

La littérature des Harraniens est entièrement perdue pour nous. On doit le regretter d’autant plus vivement que leurs écrits auraient pu nous éclairer tout à la fois sur les particularités de leur dialecte et sur les pratiques de leur culte, un mélange des anciens cultes syriens combinés avec des éléments d’origine hellénique. Il est vraisemblable que la langue de ces païens ne différait pas beaucoup de celle des Édesséniens, leurs voisins. Bar Bahloul, dans son lexique, rapporte des gloses empruntées au « livre » des Harraniens. À la fin du IXe siècle, un de leurs écrivains les plus célèbres, Thabit ibn Qorra, s’occupait surtout de traduire en arabe des ouvrages grecs. L’arabe a dû étouffer le dialecte local vers cette époque.

 42 Voir Chwolsohn, Die Ssabier undderSsabismus (St-Pétersbourg, 1856).

2.17 Chapitre XVII Début de page

Quand les Séleucides, en proie aux dissensions intestines, renoncèrent à défendre contre les Parthes leurs possessions situées au-delà de l’Euphrate, de petites principautés, dans lesquelles dominait l’élément araméen, se constituèrent en Babylonie et en Mésopotamie et vécurent de leur existence propre jusqu’au moment où elles furent brisées par les armes des Romains. De ces états minuscules, aucun n’était destiné à jouer un rôle comparable à celui de l’Osrhoène. Edesse, sa capitale, était le centre de la culture religieuse, et le syriaque édessenien, dialecte de l’araméen oriental allait devenir sous l’influence du christianisme, la langue littéraire et ecclésiastique de toutes les églises, depuis la Palestine et la Syrie, jusqu’à l’Adiabène et la Perse.

Nous ne pouvons songer à retracer ici, même à grands traits, l’histoire de la littérature syriaque. Elle a été écrite par des maîtres éminents 43. Quelques pages suffiront pour mettre en relief son importance. « C’est au point de vue des études grecques et chrétiennes, dit Renan dans son Histoire des langues sémitiques, que le syriaque présente une importance capitale, ... une foule de textes intéressants pour l’histoire des premiers siècles du christianisme ont été rendus à la critique par les monuments syriaques. » Quand l’auteur écrivait ces lignes, les documents historiques, qui forment une des parties les plus précieuses de cette littérature, étaient encore, pour la plupart, ignorés ou mal connus, et avec eux, combien d’autres dont l’existence n’était pas même soupçonnée. Aujourd’hui, grâce aux catalogues 44, aux nombreuses publications de textes, aux études encore plus nombreuses, dont celles-ci ont été l’occasion 45, nous pouvons concevoir une idée plus exacte des ressources inappréciables qu’offrent au philologue, à l’historien, au théologien les productions variées de la littérature syriaque. 46

Son ère de prospérité s’étend du IVe au XIVe siècle, et peut se diviser en trois périodes :
1 – époque païenne ;
2 – depuis l’établissement du christianisme jusqu’à l’invasion des Arabes ;
3 – depuis l’islam jusqu’à l’invasion mongole. Avec le XIVe siècle commence une période de rapide décadence.

De la période païenne, il nous reste quelques inscriptions et un seul monument littéraire : une lettre du philosophe stoïcien, Mara bar Sérapion, adressée à son fils. Mari était de Samosate où le christianisme pénétra plus tardivement qu’à Édesse. Dans cette dernière ville une église était déjà organisée au milieu du IIe siècle.

La langue des premiers ouvrages syriaques chrétiens décèle une perfection et accuse un degré de culture intellectuelle tels qu’on ne saurait mettre en doute l’existence d’une littérature antérieure fort développée. La souplesse et la flexibilité de la langue araméenne, sa syntaxe lâche et mobile se prêtaient aisément aux constructions les plus variées, et le christianisme trouvait dans le syriaque un instrument tout aussi approprié que le grec à la diffusion des idées nouvelles. Ne pouvant suivre ici pas à pas les progrès de cette littérature à travers les siècles, nous nous bornerons à dire quelques mots des différents chapitres sous lesquels on peut classer ses productions.

I. § – LES VERSIONS ET LES COMMENTAIRES DE LA BIBLE –

En dehors de la version connue sous le nom de Peschitta « Simple », qui est probablement, en ce qui concerne le Nouveau Testament, l’oeuvre de Rabboula, évêque d’Édesse (mort en 43), les Syriens possèdent d’autres traductions, moins répandues, mais non moins utiles pour la critique des textes. Longtemps avant la Peschitta, ils avaient une traduction du Diatessaron de Tatieii, et une autre des Évangiles séparés, dont le texte fameux édité par Cureton et celui qui fut découvert an Sinaï en 1893 sont deux recensions différentes : elle remonte aux environs de l’an 200. Nous avons parlé (p. 17).de la version syro-palestinienne. En 505 ou 508, Philoxène de. Mabboug fit, d’après le grec, une nouvelle version de l’Ancien et du Nouveau Testament, et un siècle plus tard (615-617), Paul, évêque de Tella, traduisit les Septante d’après les Hexaples d’Origène ; en meme temps, Thomas de Harkel (Héraclée) faisait une révision de la version philoxéienne du N.T. Enfin, Jacques d’Édesse révisa en 705 la Pesschitta de l’Ancien Testament.

Les commentaires bibliques écrits par les Syriens formeraient une bibliothèque entière, si une grande partie n’avait subi l’injure du temps et n’était aujourd’hui perdue. Les plus célèbres et les plus anciens sont ceux de saint Éphrem (mort en 373) ; ils embrassent à peu près tout l’Ancien et le Nouveau Testament, et ont l’avantage d’être écrits en une langue très correcte et même recherchée. Parmi les autres commentateurs les plus estimés nous citerons, chez les monophysites, Philoxène de Mabboug (mort en 523), sur les Évangiles ; Daniel de Salah (mort en 519), sur les Psaumes ; Jacques d’Édesse (mort en 708), auteur de scholies sur toute l’Écriture, et Moïse bar Kêpha (mort en 903). Les commentaires très développés de Denys bar Salibi (mort en 1171) sont peu originaux, mais richement documentés. Enfin l’ouvrage de Bar Hébréus intitulé Magasin des Mystères, écrit en 1277-78, forme un précieux répertoire de gloses relatives à l’exégèse, à la critique des versions Peschitta, Hexaplaire, et Héracléenne, ainsi qu’à la grammaire et à la lexicographie syriaques.

Chez les Syriens nestoriens la grande vogue était pour les commentaires de Théodore de Mopsueste, dont presque tous les ouvrages furent traduits du grec en syriaque du vivant même de l’auteur ; ils lui donnent le titre d’Interprète par excellence. Néanmoins, on compte dans cette secte un bon nombre d’exégètes qui nous ont laissé des écrits encore peu étudiés. Une volumineuse compilation intitulée Le Jardin des Délices contient des extraits de commentaires tirés d’ouvrages en grande partie perdus. L’intéressant commentaire de Jésusdad, évèque de Haditha (v. 850), nous est parvenu en entier, ainsi que le livre des Scholies de Théodore bar Khônî (VIIIe siècle). (Théodore bar Koni ; Livre des Scholies : recension d’Urmiah ; recension de Séert)

En résumé, nous possédons les ouvrages exégétiques de près de quarante auteurs, dont les trois quarts sont inédits. Il faut ajouter les nombreux commentaires traduits du grec, qui présentent un grand intérêt quand l’original est perdu ; tel est le cas des commentaires de Théodore de Mopsueste sur saint Jean, et de Cyrille d’Alexandrie sur saint Luc.

À côté des textes bibliques nous devons signaler toute une série d’ouvrages dont l’étude est indispensable à ceux qui s’occupent de l’histoire des premiers siècles de l’Église. Ce sont les légendes apocryphes sur l’Invention de la sainte Croix ; l’Évangile de l’Enfance de Notre-Seigneur, l’Apocalypse de saint Paul, celle de saint Pierre ; plusieurs récits concernant la sainte Vierge ; les Actes apocryphes des Apôtres, spécialement ceux de saint Thomas ; la Didaskalia apostolorum (ouvrage perdu en grec) ; les légendes contenues dans la Doctrine d’Addai, telle que celle relative à la corresponsance du roi d’Édesse, Abgar, avec le Christ, et celle du prétendu portrait envoyé à ce roi par le Sauveur, qui est la source de la légende occidentale de sainte Véronique ; et bien d’autres ouvrages analogues, sans parler des apocryphes de l’Ancien Testament, comme le Testament d’Adam, le Testament de Salomon, l’apocalypse d’Esdras, etc.

II. § – THÉOLOGIE –

Dans le domaine de la Théologie dogmatique le champ est vaste et encore en grande partie inexploré. Les luttes ardentes qui ont passionné et bouleversé les Églises de Syrie à l’époque des conciles d’Éphèse et de Chalcédoine, les violentes disputes théologiques que les définitions de ces conciles avaient en vue de terminer, ne se sont point calmées en Orient aussi vite que chez les Grecs. Tandis que la Syrie occidentale s’attachait aux doctrines monophysites, à la suite de Jacques Baradée (d’où le nom de jacobites), les Syriens orientaux, confinés dans les territoires soumis à l’empire des Perses, persistaient à suivre les enseignements de Théodore de Mopsueste et de Nestorius. Ils ne se rencontraient que sur un point : pour condamner le concile de Chalcédoine. Les Jacobites prétendaient qu’il était entaché de nestorianisme, et les Nestoriens l’accusaient de favoriser le monophysisme. Les deux partis s’appuyaient sur le même principe, à savoir : que la personne n’est pas réellement distincte de la nature. Les Jacobites disaient que le concile, n’admettant qu’une personne, n’aurait dû proclamer qu’une seule nature : admettre deux natures, c’était admettre deux personnes, comme les Nestoriens. Ceux-ci, au contraire, prétendaient que le concile, n’admettant qu’une personne, n’admettait conséquemment qu’une nature, comme les monophysites. Cette théorie et les controverses auxquelles elle a donné lieu sont exposées dans de nombreux traités, la plupart encore inédits, dont la connaissance paraît indispensable pour écrire avec exactitude l’histoire de l’Église au Ve siècle, et surtout l’histoire du dogme qui est de nos jours l’objet d’études approfondies.

Les théologiens les plus célèbres parmi les monophysites sont Jacques, évêque de Saroug en Mésopotamie (mort en 521) ; Philoxène, évêque de Mabboug, l’antique Hiérapolis près de l’Euphrate ; Jacques d’Edesse, Jean de Dara et Moïse bar Képha (IXe s.) ; Denys Bar Salibi et Bar Hébréus que nous avons déjà nommé parmi les exégètes. Chez les Nestoriens, les auteurs les plus fameux sont Narsès (mort en 507) qui écrivit surtout en vers, dans un style diffus ; il est très apprécié de ses compatriotes qui l’ont surnommé « Harpe du Saint-Esprit » ; Henana d’Adiabène (mort vers 610), qui causa presque un schisme parmi les Nestoriens en voulant substituer dans les écoles les commentaires de Saint Jean Chrysostôme à ceux de Théodore de Mopsueste ; Babai l’ancien (mort en 628), auteur d’un Traité cle l’Incarnation fort intéressant et encore inédit ; plus tard, le patriarche Timothée Ier (780-823), Élie de Nisibe (mort en 1050), et Ébedjésus (mort en 1318).

Avant les schismes, trois grands écrivains orthodoxes s’étaient fait une réputation : Aphraate, surnommé le sage Persan (mort en 350), saint Éphrem, et saint Isaac d’Antioche (début du Ve siècle). À partir du milieu du Ve siècle, ou ne trouve plus un seul auteur syrien catholique, excepté toutefois l’évêque Sahdona (Martyrius) d’Édesse, qui, sous le règne d’Héraclius, passa du nestorianisme au catholicisme.

Nous n’avons pas à mentionner ici les traductions syriaques de nombreux ouvrages des Pères de l’Église grecque Ignace d’Antioche, Athanase, Eusèbe de Césarée, Épiphane, Basile, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Chrysostôme, Cyrille d’Alexandrie et tant d’autres. Mais il convient de rappeler que plusieurs traités importants ont péri dans leur langue originale et se trouvent conservés dans ces traductions. À ceux que nous avons déjà indiqués plus haut, nous pouvons ajouter l’Apologie d’Aristide, celle attribuée à Méliton de Sardes, des fragments d’Hippolyte, quelques écrits d’origine apollinariste, le traité de Titus de Bostra Contre les Manichéens, les Lettres festales de saint Athanase, un long traité de Théodore de Mopsueste, des écrits de Proclus, d’André de Samosate, les oeuvres de Sévère d’Antioche, en partie traduites à Édesse dès 528, du vivant de l’auteur, par Paul de Callinique. La traduction des ouvrages du Pseudo-Aréopagite faite par Sergius de Reschayna (mort en 536), peu de temps après l’apparition de ces écrits, est pourvue d’un intéressant commentaire.

Les monastères en Syrie et en Mésopotamie étaient nombreux et fort peuplés ; aussi avons-nous une certaine quantité de compositions et de traités ascétiques. Les Syriens occidentaux ont beaucoup emprunté aux ouvrages grecs sur la vie monastique mais les Nestoriens, plus éloignés du commerce des Grecs, nous ont laissé des travaux originaux plus nombreux. Leurs trois auteurs ascétiques les plus célèbres sont : Abraham de Netpar, à la fin du VIe siècle ; Isaac, évêque de Ninive, dans la seconde moitié du VIIe siècle ; et Jean Saba (le Vieillard), à la fin du VIIIe siècle. Nous connaissons la plupart de leurs oeuvres. Un grand nombre d’autres ouvrages traitant de la perfection religieuse et de la vie spirituelle, rédigés par des écrivains nestoriens, sont parvenus jusqu’à nous.

Nous mentionnerons seulement en passant la littérature canonique qui est assez considérable : traductions des Canons et des Actes des premiers Conciles ; Canons et décisions disciplinaires des Conciles et des patriarches syriens ; traités de droit canonique, etc. Chacune des deux Églises, monophysite et nestorienne, a eu au XIIIe siècle son grand canoniste : Bar Hébréus chez les Jacobites, et Ebedjésus, métropolitain de Nisibe, chez les Nestoriens. Ces deux auteurs ont codifié par ordre de matières, dans des traités qui font encore loi dans ces Églises, les nombreuses décisions renfermées sans ordre ni méthode dans les ouvrages antérieurs.

Les liturgies syriaques et leurs commentaires, qui ont fourni la meilleure partie des documents renfermés dans les Liturgies orientales de Renaudot, appartiennent aussi au domaine de la théologie.

III. § – HISTOIRE –

L’histoire est une branches les plus développées de la littérature syriaque, et celle dont l’intérêt est le plus universel.

Nous avons des histoires générales qui commencent à l’origine du monde. L’une d’elles fut écrite en Assemani l’avait attribuée à tort à Denys de Tell-Mahrê, patriarche d’Antioche (mort en 845) ; elle est probablement l’oeuvre du moine Josué le stylite. Jacques d’Édesse a donné une continuation de la Chronique d’Eusèbe de Césarée, jusqu’en l’an 706. Le patriarche Michel Ier (mort en 1199) a compilé tout ce que ces devanciers avaient écrit, et y ajouté la suite des événements jusqu’en 1196. Sa chronique est l’oeuvre historique la plus étendue et la plus importante que nous aient laissée les Syriens. Bar Hébréus a abrégé l’ouvrage de Michel, et l’a continué jusqu’à son époque (1286) , dans sa double chronique, profane et ecclésiastique. On a récemment découvert une, chronique anonyme, qui suit de près Michel, et qui serait à placer entre celui-ci et Bar Hébréus. Tous ces historiens étaient Jacobites. Les Nestoriens n’ont point d’ouvrage analogue : leur principale histoire est la chronique d’Élie de Nisibe, écrite en l’an 1019 ; elle forme la première section d’une chronographie, dont la seconde partie est Constituée par une sorte de doctrina temporum, traitant des ères et des calendriers des différentes nations.

À côté des histoires générales, on trouve des histoires particulières, qui n’embrassent q’une époque ou une région déterminée. Au premier rang se place la Chronique d’Édesse, rédigée dans la seconde moitié du VIe siècle, mais sur des documents antérieurs ; elle est remarquable de précision. Le même éloge convient à l’ouvrage anonyme sur la guerre des Perses (502-506) inséré dans la chronique du Pseudo-Denys de Tell-Mahré, et édité sous le nom de Josué le stylite. La compilation historique mise au nom de Zacharie le Rhéteur (de Mitylène) a été rédigée à la fin du VIe s., en partie avec des traductions de sources grecques, en partie avec des documents d’origine syriaque ; elle se rapporte surtout aux événements du Ve et du VIe siècle qui concernera les Églises monophysites de Syrie et d’Égypte, et elle sert de complément aux ouvrages de Jean d’Asie. Ce dernier, évêque monophysite d’Éphèse, originaire d’Amid, vivait sous les règnes de Justinien et de Justin II ; les parties conservées de son Histoire ecclésiastique renferment des renseignements précieux et inconnus par ailleurs sur les événements politiques et religieux de cette époque.

Dans son Catalologue des écrivains syriens (nestoriens), sorte d’histoire littéraire écrite vers l’an 1300, Ébedjésus de Nisibe énumère plusieurs ouvrages historiques qui n’ont pas été retrouvés juqu’ici, à l’exception de la chronique de Meschiha-zekha (fin du VIe siècle). Une courte mais intéressante chronique, éditée par Guidi, retrace les événements, qui se sont passés depuis la mort d’Hormizd, fils de Cliosroès, jusqu’à la chute de l’empire des Sassanides.

À côté de l’histoire proprement dite, nous trouvons une longue série de documents hagiographiques, de biographies, de monographie : mine abondante d’où l’historien tirera, avec l’aide de la critique, des matériaux de valeur. Les Actes des martyrs d’Édesse, et surtout les Actes des martvrs de Perse pendant la longue persécution (340-379) de Sapor II, sont remplis de données historiques et géographiques. Ces récits contiennent la matière de plusieurs volumes. Plus étendue encore serait la collection des vies de saints et de personnages illustres honorés chez les Syriens, tant monophysites que nestoriens. Parmi les plus anciens de ces documents nous avons les vies de saint Éphrem et de Rabboula, l’histoire amplifiée de saint Siméon le Stylite ; les lettres de Siméon de Beit Arscham relatives aux affaires des chrétiens d’Arabie vulgairement appelés himyarites. Les Histoires des Bienheureux orientaux, de Jean d’Asie, constituent une collection biographique de personnages monophysites contemporains de l’auteur (VIe siècle). La vie de Jean de Tella, celle de Pierre l’Ibérien, traduite d’un original grec perdu, de même que les deux vies de Sévère d’Antioche, sont des documents précieux pour l’histoire ecclésiastique.

Comme l’histoire profane et religieuse des contrées orientales nous est moins connue que l’histoire de la Syrie occidentale, les biographies et les documents hagiographiques des Nestoriens ont pour nous, en général, un plus grand intérêt. Les vies des patriarches Mar-Aba Ier (540), Sabarjésus Ier (596), et surtout celle de Yahballaha III (1281-1317) sont les plus développées. Cette dernière renferme le journal de voyage du moine Rabban Çauma (Rabban Cauma : Rabban Bar Sauma, 1280-1288) qui vint à Paris en 1287, comme ambassadeur du roi mongol Argoun. Parmi les monographies, celle du couvent nestorien de Beit Abê, près de Marga, est de beaucoup la plus importante ; écrite en 840 par Thomas de Marga, elle renferme en même temps l’histoire du monachisme et celle de l’Église nestorienne pendant près de trois siècles. L’histoire des couleurs de Rabban Hormizd, de Beit Cayarê, de Beit Qôqa, qu’on retrouve dans les vies de R. Hormizd et de Joseph Bousnaya, sont d’un moindre intérêt. Le Livre de la chasteté de Jésusdena, évêque de Bassorah (fin du VIIIe siècle), paraît tiré en majeure partie du Paradisdes Orientaux, du moine Joseph Hazzaya : ouvrage aujourd’hui perdu, qui était le pendant de l’Hisloire Lausiaque de Palladius. De cette dernière, il existe deux recensions syriaques, également d’origine nestorienne.

On peut ranger dans la catégorie des documents hagiographiques les récits légendaires tels que l’Histoire des Sept dormants d’Ephèse, et celle de l’Homme de Dieu (saint Alexis). Le recueil intitulé Caverne des Trésors serait mieux placé à la suite des apocryphes bibliques, avec l’Histoire du sage Akhikar, dont certains éléments se rencontrent déjà dans les papyrus araméens du IVe siècle avant notre ère. Le Livre de l’Abeille, de Salomon, évêque de Bassorah (v. 1220), est un mélange de légende et d’histoire. Le Roman de Julien l’Apostat, écrit au VIe siècle par un moine édessénien, n’est qu’une fantaisie historique d’un grand mérite littéraire.

Parmi les versions syriaques des historiens grecs, nous signalerons seulement celle de l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, qui existe dans des manuscrits fort anciens (l’un de 462, l’autre du VIe siècle), et qui suppose en plus d’un passage des variantes meilleures que les leçons conservées dans le texte grec actuel.

IV. § – SCIENCES –

Il n’est pas trop malaisé de se faire une idée juste de l’état des connaissances scientifiques des Syriens au XIIe et XIIIe siècles, grâce aux ouvrages encyclopédiques tels que la Crème des Sciences de Bar Hébréus (résumée dans le Commerce desCommerces), l’Entretien de la Sagesse du même auteur, les Trésors et les Dialogues de Sévère bar Schakako, évêque du monastère jacobite de Mar Mattai, près de Mossoul (mort en 1241). Mais il est d’un bien plus grand intérêt de suivre le développement de ces études, et d’en saisir les notions au moment où les Syriens (surtout les Nestoriens) transmirent leurs connaissances scientifiques aux Arabes. Ceux-ci, comme on sait, dépassèrent promptement leurs initiateurs, et leurs propres écrits exercèrent quelques siècles plus tard une influence, considérable désirs la propagation des sciences en Occident.

Au domaine de la philosophie appartient le texte syriaque le plus ancien après les versions de la Bible : le dialogue du gnostique Bardesane (né à Edesse, en 154), écrit par son disciple Philippe, et vulgairement connu sous le nom de Livre du Destin. On peut aussi ranger parmi les ouvrages de philosophie le Livre de Hiérothée, oeuvre du panthéiste mystique Étienne Bar Sudaïli (commencement du VIe siècle), et mieux encore l’ouvrage anonyme (XIIe siècle) intitulé Connaissance de la vérité, souvent cité sous le titre de Causa causarum. Mais à vrai dire, l’objet propre de cette science consistait, pour les Syriens, dans l’étude des philosophes grecs, surtout d’Aristote. Nous connaissons plusieurs versions de l’Isagogê de Porphyre. Dans l’École d’Edesse, Ibas, Koumi et surtout Probus (au Ves.) se distinguèrent par leurs travaux sur Aristote. Ils furent éclipsés par le médecin monophysite Sergius de Reschayna à qui nous devons des traductions nombreuses et fidèles, et des commentaires étendus sur un grand nombre de traités du philosophe péripatéticien. Jacques d’Édesse est l’auteur d’un Enchiridion qui explique les termes techniques de la philosophie. Son disciple, Georges, évêque des Arabes nomades (VIIIe siècle), nous a laissé une excellente version de l’Organon. Parmi les Nestoriens, Théodore de Merw, contemporain de Sergius de Reschayna, et Paul le Persan (même époque) se distinguèrent dans ces études. Aux siècles suivants, les principes de cette philosophie furent largement appliqués et commentés dans les traités polémiques et didactiques dus aux écrivains que nous avons déjà nommés parmi les théologiens, spécialement dans ceux de Moïse bar Kêpha et d’Élie de Nisibe.

La littérature gnomique était fort goûtée des Syriens. Ils nous ont transmis des recueils de sentences (authentiques ou supposés), tels que les Sentences de Pythagore, les Préceptes de Platon, les Conseils de Théano, les Sentences de Ménandre ; et aussi divers traités de Platon, de Socrate, de Plutarque surtout.

Les sciences physiques et mathématiques ne furent pas totalement négligées. Il existe des versions du Physiologus et des Géoponiques grecques. Bar Hébréus est l’auteur d’un traité d’arithmétique, et d’un manuel d’astronomie (L’ascension de l’esprit). Longtemps avant lui, Sergius de Reschayna avait écrit sur les figures du zodiaque, et Sévère Sebokht (VIIe siècle) sur l’astrolabe.

Ce qui nous est resté de la chimie a été réuni par R Duval dans le tome II de l’histoire de la chimie au moyen âge de Berthelot.

La cosmographie et la géographie générale sont rarement traitées dans des ouvrages spéciaux ; mais on en trouve les éléments dans des HIexaemeron, ou commentaires sur l’oeuvre de la création, tels que ceux de Jacques d’Édesse, de Moïse bar Kêpha, et du nestorieii Emmanuel bar Schahharê (Xe siècle), et aussi dans le Livre des Trésors de Sévère bar Schakako.

L’étude de la médecine nous a valu quelques travaux originaux et un certain nombre de traductions, entre autres celle des Aphorismes d’Hippocrate, et celle des oeuvres de Galien (par Sergius de Reschayna). Bar Hébréus, qui passait pour un médecin distingué, a écrit un traité des simples (Livre de Dioscoride) et un commentaire sur les Questions médicales de Honein. Ce Honein est un des plus célèbres de la série des médecins nestoriens qui s’acquirent une grande réputation à la cour des caliphes de Bagdad, aux IXe et Xe siècles. Mais déjà, surtout dans ce milieu, l’usage de la langue arabe était prédominant, et c’est en arabe que ces savants composèrent la plupart de leurs oeuvres.

La Rhétorique d’Aristote fut traduite en syriaque par le même Honein (mort en 873). Le traité, un peu antérieur, d’Antoine de Tagrit sur le même sujet, est plus original quoique basé sur des sources grecques. Sévère bar Schakako et Bar Hébréus ont aussi parlé des principes de la rhétorique et de la poétique dans plusieurs de leurs ouvrages. Pour d’autres écrivains, ces sciences se confondent avec la grammaire, qui fut l’objet de nombreuses études ; nous possédons intégralement ou en fragments la grammaire de Jacques d’Édesse, la grammaire abrégée de Bar Hébréus, et sa grande grammaire intitulée Livre des splendeurs ; chez les Nestoriens nous trouvons celles d’Élie de Tihran et de Jean bar Zoubi, le Réseau des points de Jean bar Malkoun ; les Dialogues de Sévère bar Schakako ; plusieurs traités sur l’accentuation et d’autres de aequilitteris, c’est-à-dire des mots qui s’écrivent avec les mêmes lettres mais présentent un sens différent. Ces petits vocabulaires ont préparé la voie aux grands lexicographes. Bar Alî (XIe siècle) et Bar Bahloul (Xe siècle), dont le Lexicon, publié par R. Duval, est un véritable monument philologique, sont les deux auteurs les plus connus dans ce dernier genre d’études.

V. § – ÉPIGRAPHIE –

Dans l’aride nomenclature qui précède, nous avons indiqué les oeuvres principales formant le fonds de la littérature syriaque. À ces monuments littéraires s’ajoutent quelques documents épigraphiques d’une importance relativement secondaire. Nous connaissons, de l’époque païenne, plusieurs inscriptions funéraires. La plus ancienne est probablement celle d’une reine (Hélène d’Adiabène), gravée sur le sarcophage du Louvre trouvé à Jérusalem dans le tombeau dit des Rois ; les autres proviennent d’Édesse, qui a aussi fourni quelques inscriptions honorifiques. Une inscription fort ancienne, mais très mutilée, a été découverte à Béredjik.

Le matériel épigraphique de l’époque chrétienne consiste en dédicaces d’églises, en épitaphes et en inscriptions commémoratives. La plus intéressante dédicace (aujourd’hui au musée de Bruxelles) provient de Zébed, au sud-est d’Alep ; c’est une inscription trilingue : grecque, syriaque et arabe. Les autres ont été recueillies dans la Syrie occidentale par MM. Pognon et Littmann, et en Mésopotimie par M. Pognon. Les centaines d’inscriptions funéraires trouvées dans les cimetières nestoriens du Sémirjetschié, au nord de Kaschgar, forment une catégorie à part. Elles sont des XIIIe et XIVe siècles. La fameuse inscription syro-chinoise de Si-ngan-fou, dont personne, ne songe plus aujourd’hui à contester l’authenticité, est de l’an 781.

Nous terminerons en mentionnat les inscriptions gravées sur quelques monnaies des rois d’Édesse dont l’examen contribua à fixer la chronologie de ces princes. 47

 43 Pour l’histoire littéraire, voir : WRIGHT, A short history of Syriac Literature (Londres, 1894 ; réimpression d’un art. de l’Encyclopaedia Britannica ; l’auteur, suit l’ordre chronologique).
– R. Duval, La littérature syriaque (3e éd., Paris, 1907 ; disposée selon l’ordre des matières).
– Il est regrettable que ni l’un ni l’autre de ces deux ouvrages ne soit accompagné d’une table comme celle qui est jointe à la traduction russe de Wright, par P. von Kokowzoff (St-Pétersbourg, 1902).
 44 Nombre approximatif des manuscrits syriaques décrits dans les catalogues imprimés des principales bibliothèques en Europe : Londres (Brit. Mus.) 850 ; Rome (Vaticane) 550 ; Berlin (Bibl. Roy.) 340 ; Paris (Bibl. Nat.) 334 ; Oxford (Bodl.) 205 ; Cambridge (Univ.) 215 ; Florence (Laurent) 50.
 45 Les éditions de textes et les principales dissertations sont énumérées dans NESTLE, Literatura syriaca, et dans les histoires littéraires mentionnées à la note 1. Une bibliographie complète comprendrait environ un millier d’articles.
 46 Pour l’étude de la langue syriaque, grammaires élémentaires nombreuses, en diverses langues. Grammaires approfondies :
– R. Duval, Traité de grammaire syriaque (Paris, 1881) ;
– Th. Nöldeke, kurzgefasste Syrische Grammatik (2e éd., Leipzig, 1898).
Dictionnaires :
– Thesaurus syriacus, éd. R. PAYNE SMITH, Oxford, 1879-1901 ; 2 vol. in-fol. (4516 coll.) ;
– BROCKELMANN, Lexicon syriacum, Berlin, 1895 ;
– J. BRUN, Dictionarium syriaco-latinum, Beyrouth,1895 (plus pratique).
 47 Pour I’épigraphie syriaque, les ouvrages antérieurs à 1888 sont mentionnés par Nestle, op.cit., p.54. Ajouter principalement :
– H. Pognon, Inscriptions sémitiques de la Syrie, Paris, 1907 ;
– LITTMANN, Semitic inscriptions, New-York, 1904 ; KUGENER, Notes sur l’inscript. de Zébed, et sur une inscr. syr. de Béredjik (Rome, 1908) ;
– Euting, Mosaïque syr.d’Ourfah (Florilegium M. de Vogüé, p.231)
Pour la numismatique, voir :
– GUTSCHMID, Untersuchungen über die Gesch. des Königreichs Osroëne (St-Pétersbourg, 1887) ;
– BABELON, Mélanges numismatiques, T. II, p.209 et suiv. (Paris, 1893).

2.18 Chapitre XVIII Début de page

La connaissance des dialectes néo-araméens date seulement, avons-nous dit, de la seconde moitié du XIXe siècle ; mais l’importance de ces dialectes pour l’histoire des langues sémitiques s’est manifestée d’une manière si évidente que les travaux d’érudition, dus aux maîtres les plus éminents, se sont succédé rapidément dans cette nouvelle branche de l’orientalisme. 48

Comme l’araméen dont ils sont la survivance, ces dialectes se divisent en deux groupes : oriental et occidental.

Le néo-araméen occidental dérive de l’ancienne langue vulgaire de la Syrie. Il n’est plus parlé de nos jours que dans le village de Maloula, à huit ou neuf heures au nord de Damas, et dans deux autres villages voisins, comprenant en tout environ quinze cents habitants 49. Au XVIe et même au XVIIe siècle, on parlait encore syriaque dans beaucoup de villages du Liban, mais il n’en est plus ainsi aujourd’hui.

L’araméen oriental est mieux représenté. L’ancienne langue de la Mésopotamie s’est perpétuée dans le dialecte du Tour Abdîn « Montagne des serviteurs », région située au nord de Mardin et de Nisibe, qui doit son nom à la multitude de couvents dont elle fut jadis parsemée.

Ce dialectes comme ceux dont nous allons parler ensuite, est souvent appelé néo-syriaque. Mais la désignation est mal choisie ; elle convient aussi peu que celle de néo-latin, par exemple, conviendrait pour désigner l’italien. Les parlers actuels ne dérivent pas de la langue qu’on appelle le syriaque ; ils sont la continuation et la transformation de la langue populaire dont l’usage subsista à côté de la langue littéraire ; tandis que celle-ci nous apparaît presque immuable du IVe au VIe siècle, l’autre s’est insensiblement modifiée selon les lois de l’évolution commune à toutes les langues parlées, pour en arriver à l’état où nous la rencontrons. La population presque exclusivement chrétienne du Tour Abdîn appartient à la secte jacobite. 50

L’autre branche de l’araméen oriental, qui est actuellement en usage dans le Kurdistan turc et persan, depuis le Tigre jusqu’au lac d’Ourmiah, dérive du dialecte babylonien. Elle comprend une grande variété de parlers en usage chez les Nestoriens et les Juifs de ces régions 51. Plusieurs de ces dialectes ont fait l’objet d’études sérieuses, entre autres le dialecte Fellihi, parlé dans les campagnes des environs et surtout au nord de Mossoul  52 ; le dialecte des Juifs, de Zako, auprès du Chabor ; le dialecte de Djélou, et celui du Tiari, dans le Kurdistan turc 53 ; le dialecte chrétien de Salamas et le dialecte juif du même lieu qui diffère sensiblement de l’idiome chrétien 54, et surtout le dialecte chrétien d’Ourmiah 55. Ce dernier est en passe de devenir langue littéraire sous les efforts des missionnaires protestants américains et lazaristes français) (qui ont déjà fait imprimer dans ce dialecte de nombreux ouvrages en tous genres (bibles, livres de classes, traités de propagande, revues) 56. Aussi est-il le mieux connu, et celui qui offre le plus d’éléments à nos études.

 48 Cf. Rubens Duval, Notice sur les dialectes néo-araméens (dans les Mém. de la Société de linguistique, t. IX, 1896).
 49 Parisot, Le Dialecte de Ma’lula. Grammaire, vocabulaire et textes. (Extrait du Journal asiat. 1898 ; supplément : J.A., 1902) ; 1). p. 16, bibliographie des travaux antérieurs.
 50 Prym et Socin, Der neuaramaïsche Dialect des Tur Abdin (Göttingen, 1881).
 51 Classification dans Maclean (voir note 8).
 52 Guidi, Beiträge zur Kenntniss des neuaram. Fellihi-Diilectes (1883 ; dans la Z. D.M. G, t. XXXVIII) ; – E. Sachau Skizze des Fellichi Dialectes von Mossoul (Abhandl. der Akadem. zu Berlin, 1895).
 53Lidzbarski, Zeitschr. fiir Assyr., t.IX.
 54 R. Duval, Les Dialectes néo-syriens de Salamas (Paris, 1883).
 55 Socin, Die neu-armäischen Dialecte von Ourmiah bis Mossoul (Tübignen, 1882) ;
– A. Loevy, Trans. of Soc. of Biblical Archéology, T ; VI ;
– R. Gottheil, Journal of the American Oriental Society, t. XV, (1893) ; VI ;
– Lidzbarski, Die neu-aram. Handschriften des Kgl. Bibliothek zu Berlin (Weimar, 1896).
Grammaires :
– Stoddard, Grammar of the modern Syriac Language. (1855) ;
– Nöldeke, Grammatik der neusyrichen Sprache, 1868 ;
– A.J. Maclean, Grammar of the Dialects of vernacular Syriac (Cambridge, 1895).
Dictionnaire : Maclean, Dictionary ofvernacular Syriac (Oxford, 1901).
 56 Une traduction complète de la Bible en syriaque moderne a été aussi imprimée à New York, en 1893, par les soins de l’American Bible Society.

2.19 Chapitre XIX Début de page

Chacun des dialectes araméens a sa grammaire spéciale et son vocabulaire particulier ; mais ils ont tous un alphabet commun l’alphabet sémitique, celui-là même qui fut emprunté par les Grecs et a donné naissance à tous les systèmes d’écriture européens. Son origine demeure un problème ; l’hypothèse qui le dérive de l’écriture égyptienne allègue des raisons en apparence beaucoup plus plausibles que celle qui le fait venir du cunéiforme : cependant l’une et l’autre se heurtent à des difficultés actuellement insolubles.

Les plus anciens types de l’alphabet araméen, connus par les inscriptions, se rapprochent de l’alphabet phénicien de même époque. Mais, tandis que celui-ci se maintint longtemps avec son aspect anguleux, l’autre manifesta de bonne heure des tendances vers des formes plus cursives. La diffusion de l’écriture araméenne est tout à fait remarquable. Elle reçut une expansion plus grande que la langue elle-même. Non seulement elle revêtit des formes particulières, plus ou moins éloignées du type primitif selon les lieux et les époques, chez les Palmyréniens, chez les Nabatéens, chez les Syriens ; mais elle fut adoptée par les Perses de l’empire Sassanide pour écrire leur propre langue ; les Manichéens la transportèrent au coeur de l’Asie centrale ; et les Mongols ont emprunté leur alphabet aux Syriens nestoriens, qui avaient fondé des chrétientés florissantes jusqu’en Chine dès avant le VIIIe siècle.

Comment les divers alphabets araméens sont issus les uns des autres ; comment ils se sont modifiés, accentuant toujours la tendance, vers les formes cursives, nous ne le pourrions montrer sans reproduire les figures mêmes des lettres. L’étude des simplifications de l’écriture nabatéenne, qui est devenue l’écriture arabe, est particulièrement instructive, parce que les documents épigraphiques permettent d’en suivre les transformations presque sans interruption pendant quatre ou cinq siècles. Mais cette histoire de l’écriture a déjà été faite 57, et il nous suffira d’en avoir signalé ici l’intérêt. 58

 57 Voir pour la bibliographie Maspero, Hist. anc. des peuples de l’Orient, 6e édit., P. 842.
 58 Voir : M. De Vogüe, L’alphabet araméen et l’alphabet hébraïque. Paris, 1865 ; – et surtout : Ph. Berger, Histoire de l’écriture dans l’atiliquité, 2e éd., Paris, 1892.

Ce rapide coup d’oeil sur les langues et les littératures araméennes montre l’importance de leur étude, et laisse deviner les précieuses ressources qu’elles offrent au philologue et à l’historien. Mais que de parties demeurent encore inexplorées dans cet immense domaine ! Ce champ si vaste et si fertile réclame les labeurs de nombreux ouvriers, et leurs efforts méritent les encouragements des maîtres qui ont souci du bon renom et du progrès des études orientales en France.

Jean-Baptiste Chabot

2.20 Notes Début de page





3. Bibliographie Début de page





4. Textes et Éncartés

4.1 Table des matières des sujets Début de page

Apocryphe, Gnose, Gnostique, je cherche dans le dico...
Bible, Écrits canoniques et apocryphes
Jésus de Nazareth dit Jésus Christ
Les anges et les démons judéo-chrétien et islamique
Marie de Magdala dite Marie-Madeleine
Manuscrits de Nag Hammadi et d’autres Bibliothèques

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L’Araméen - Les Langues et les Littératures Araméennes

L’Araméen
Bruno Poizat

Les Langues et les Littératures Araméennes
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