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Sujet Philosophie Date 18-06-2006
Titre Qu’est-ce que la philosophie ? Section Infologisme
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Sommaire

1.  
1.1 Qu’est-ce que la philosophie ?
1.2 L’apprentissage de l’ignorance
1.3 Une vérité historique
1.4 Philosophie et politique
1.5 Le bonheur de la philosophie
1.6 Combattre la bêtise
1.7 Savoir en rire


1.1 Qu’est-ce que la philosophie ?

Si le pouvoir d’unifier disparaît de la vie humaine et si les oppositions perdent leur relation vivante, leurs interactions, et gagnent leur indépendance, la philosophie devient alors un besoin.

G.W.F. Hegel, La différence entre les systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling, p. 110

La philosophie est à la mode, parait-il. Du moins une certaine forme de philosophie qui procède de l’individualisme et du développement personnel, tout autant que de la demande de sens et de spiritualité, entre la religion et la thérapeutique. On voudrait faire de la philosophie un traité de « savoir vivre », voire un catalogue de recettes pour une vie déjà vécue, pour l’assurance vie d’un bonheur garanti, alors qu’à vrai dire, « le bonheur est toujours pour demain » (Pierre Perret) et « le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard » (Aragon) !

Il faut rétablir que le philo-sophe n’est pas le sage puisque, au contraire, la philosophie c’est d’abord la découverte de notre ignorance et de notre bêtise, causes des malheurs du temps. Elle s’affronte à la vérité dans ses limitations historiques, ce pourquoi elle est d’abord histoire de la philosophie, que cela plaise ou non, la recherche du bonheur ne constituant qu’une étape initiale à dépasser, un moment daté de la conscience de soi et de la recherche de la vérité.

Le philosophe n’est pas le sage ni le saint, la confusion ne devrait pas être possible sur ce point. C’est pourtant la même confusion qu’on retrouve habituellement du philosophe avec le savant ou l’expert (quand ce n’est pas avec le journaliste ou le politique qui a réponse à tout). Il n’y a pas plus grande erreur alors que la philo-sophie interroge les savoirs, cultive le doute, l’étonnement devant les évidences, les remises en cause, la prudence, découvrant toujours plus l’étendue de notre ignorance et de notre débilité mentale, la fragilité de nos raisons et les faiblesses du corps. Elle ne promet ni bonheur ni certitude sinon cette vérité inavouable de nos limites cognitives. C’est ce qu’on appelle la « docte ignorance », aussi éloignée de l’ignorance crasse et de ses préjugés que d’un scepticisme aveugle ou de ces demi-savants dont Pascal se moquait parce qu’ils « ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde et jugent mal de tout » p. 327.

Etre philosophe c’est juste savoir un peu mieux ce qu’on ignore, être un peu plus prudent peut-être, mais sur le plan de la sagesse et des savoirs, il faut bien dire qu’on en est tous à peu près au même point, malgré des différences individuelles qui peuvent paraître considérables. Pas de quoi se donner des grands airs, encore moins de se donner en modèle. Ce qu’on peut savoir de plus que les autres n’est finalement pas grand chose par rapport à tout ce qu’on ignore encore et l’on n’est jamais à l’abri de dire des bêtises, on ne le sait que trop !

Ce n’est pas ce qu’on entend d’ordinaire pourtant et qu’il faut redire avec force, depuis que la psychanalyse existe au moins, et contre les philosophes s’il le faut, car c’est bien notre réalité la plus quotidienne, la plus essentielle, la vérité de l’insatisfaction qui est le vrai passage du temps et nous poursuit jusqu’au bout, on n’en guérit pas plus que de la vie. Etre philosophe serait d’y reconnaître notre condition et renoncer au bonheur parfait comme au bien suprême, devenus inutiles fardeaux, sans renoncer à ses rêves de justesse et de justice, sans renoncer à prendre ses responsabilités, sans renoncer à mettre sa vérité et son existence en jeu, devenu simple spectateur de sa propre vie et de l’histoire du monde. L’homme c’est le désir et la liberté, l’appel du large, l’incomplétude de l’être et la difficulté de choisir, le manque de savoir et le besoin d’être reconnu par les autres, de se distinguer et de s’inscrire dans l’histoire humaine, in-dividu social et divisé entre la souffrance et l’ennui, mi-ange, mi-bête si ce n’est pire encore! mais l’aventure n’est pas finie où nous avons notre part à jouer avant de rire de nos rêves…

1.2 L’apprentissage de l’ignorance Début de page

Apparemment, le rêve du philosophe semble bien de maîtriser sa vie et son destin (idéal aristocratique), sinon de connaître tous les secrets du monde (c’est le « sujet supposé savoir », comme Lacan définissait le transfert au psychanalyste). La réalité cachée de la philosophie, son enseignement ésotérique s’approfondissant tout au long de l’histoire (et qui constitue son progrès), c’est d’en montrer toutes les limites, les contradictions, les ratages, le manque de savoir, la folie des hommes mais c’est aussi d’apprendre à corriger ses erreurs et dépasser ses préjugés. En effet, s’il faut reconnaître notre part de bêtise, qui est immense, et notre « inhabileté fatale » (Rimbaud), c’est pour avoir une chance de les surmonter et pas du tout pour décourager l’action ou la réflexion. C’est malgré tout une mise en cause du savoir par la vérité, et de la vie que nous menons, une vérification de nos connaissances et une réévaluation de nos objectifs, non pas transparence poétique du monde mais contradictions des discours et obscurité des choses dans leur apparence même, inquiétude de l’être et division du sujet entre l’universelle pensée et la singularité des corps (comme entre l’information transmise au loin et son support matériel transitoire).

Ce doute systématique se distingue pourtant radicalement d’un scepticisme irresponsable en se rapprochant du réel au lieu de s’en détourner, passage de l’abstrait au concret, des préjugés généralisants du sens commun à la complexité de la pratique, à l’étude minutieuse et aux tâtonnements de la recherche. Même s’il reste irrémédiablement (et heureusement) controversé, il faut souligner comme le travail de sape minutieux de la critique philosophique produit malgré tout un savoir positif, efficace et vivant, engagé et risqué, en particulier sur la logique et la grammaire de la pensée et du langage, comme sur l’existence subjective et l’implacable dialectique de la rivalité amoureuse ou guerrière d’un désir de désir (désir de reconnaissance). Ce travail de réflexion sur la langue et sur l’histoire est indispensable à la recherche de la vérité comme à toutes les sciences, loin de tout nihilisme ou même du relativisme de l’idiot, discours de la méthode qui doit parvenir à se réaliser dans une institution démocratique. Qu’on ne s’y trompe pas pourtant, les instruments logiques élaborés par l’histoire de la philosophie ne sont le plus souvent qu’un savoir formel sur le savoir, forme sans contenu qui ne donne pas d’un coup de baguette magique la maîtrise de la totalité des sciences mais qui les précède comme condition de l’accord intersubjectif et mode d’accès du sujet à la connaissance, voire comme déconstruction des représentations et des normes sociales. Il est toujours aussi difficile d’avancer dans les sciences, de se faire une raison et de choisir son camp.

Basée sur la controverse, la pluralité des philosophies (et leurs contradictions) se révèle beaucoup plus positive qu’une pensée unique imposée dogmatiquement, et cet indécidable ne l’empêche pas d’être productrice de savoirs, de pratiques et de conceptions du monde éprouvées. En tout cas l’influence de la philosophie est immense à plus ou moins long terme, et très sous-évaluée, aussi bien dans la construction des sciences que dans les révolutions politiques, pour le pire ou le meilleur, car ce sont des pensées qui nous guident (au travers des contraintes matérielles). Cela veut dire aussi que son influence n’a pas besoin d’être reconnue pour marquer les esprits et travailler souterrainement à la transformation du monde.

La philosophie n’enseigne pas la soumission mais la réflexion, c’est avant tout une épistémologie, au moins depuis Kant, une théorie de la connaissance ou de l’apprentissage, impliquant les limites du savoir et la critique des sciences, ainsi qu’une théorie de la connaissance de soi qui doit rendre compte du sujet du savoir et qui devient avec Hegel l’expérience même de notre apprentissage historique et de ses renversements dialectiques, représentations idéologiques communes dont Marx montrera la division sociale irrémédiable, la vérité étant l’objet de luttes collectives, en particulier d’une « lutte des classes », etc.

1.3 Une vérité historique Début de page

Ici comme ailleurs, nous ne parviendrons pas à une vision exacte des choses tant que nous ne les regarderons pas se développer depuis leur origine. (Aristote, Politique)

Pour comprendre la philosophie, il faut commencer par le début, c’est-à-dire Platon et Aristote. Le premier était géomètre et théologien, tourné vers le ciel des idées, alors que l’autre était plus biologiste et moraliste, plus attentif au concret terre à terre (voir le tableau de Raphaël ci-dessus). Il ne fait guère de doute que, malgré les apparences, pour eux comme pour les autres philosophes, la question n’est pas tant celle du bonheur que de la vérité, de la justesse et de la vertu, du bon gouvernement (de soi ou de la cité) et de l’accord avec ses fins.

Le tyran n’est pas heureux (Gorgias), soit ! cela ne fait pas du bonheur le but de la vie mais plutôt une conséquence d’une vie réussie, ce qui paraît d’ailleurs aussi douteux sous cette forme : condition nécessaire ne veut pas dire suffisante. Malgré le caractère apparemment logique et convaincant de ce sophisme, il faut rectifier au contraire que le bonheur ne peut pas être le but de la vie, ce qui serait un vouloir vide, en court-circuit sur soi-même. (L’erreur consiste ici à prendre le moyen pour la fin, car le bonheur n’est qu’un moyen pour encourager l’action, comme effet de la réalisation de nos fins, mais il faut bien dire que cette substitution du moyen aux fins concrètes est solidement ancré dans le principe biologique du renforcement des conduites gratifiantes par le système douleur-plaisir qui est poussé jusqu’à la toxicomanie dans l’espèce humaine). Pour Socrate savoir où est le bien rend les hommes bons (on ne peut vouloir faire mal, ni connaître la justice sans être juste) mais il n’y a aucun doute sur le fait que l’objet de la philosophie n’est pas de parvenir à un bonheur stupide, c’est le bonheur de la philosophie elle-même, le bonheur de la découverte et de la discussion, c’est la mise à l’épreuve dans un débat public de nos convictions et des préjugés dominants, c’est le dévoilement d’une vérité cachée dont nous n’apercevons que les ombres dans notre caverne, d’une science qui n’est pas immédiate mais se construit pas à pas dans la recherche et l’expérimentation, le dialogue et la contradiction. La question est réglée, il n’y a pas d’autre Bien que le Vrai, pas d’autre pouvoir que le savoir.

Aristote, qui fut le maître d’Alexandre le Grand, a été d’abord 20 ans durant l’élève de Platon (jusqu’à sa mort), avant de fonder une nouvelle philosophie sur le rejet du monde idéal, en portant la rigueur logique à une telle perfection qu’il dominera 2000 ans d’histoire, jusqu’à Descartes au moins. Il faut absolument lire Aristote qui n’est pas aussi dépassé qu’on l’imagine mais recèle au contraire un trésor de vérités basiques, dites très simplement (lire au moins « l’Ethique à Nicomaque », « La politique », malgré son début ahurissant justifiant l’esclavage, et « De l’âme », mais Physique et Métaphysique sont aussi indispensables). Il faut savoir que, si les dialogues de Platon, destinés au public, nous entraînent à la philosophie, les dialogues d’Aristote ont été perdus et ce qui nous reste, ce sont ses écrits publiés seulement en - 60 av JC (par Andronicos de Rhodes), plus de 250 ans après sa mort (!), et qu’on dit « ésotériques » bien que d’une très grande clarté la plupart du temps, car ce sont tout simplement ses notes de cours destinés à ses élèves. L’accès au savoir ésotérique est ainsi ouvert à tous depuis longtemps avec les ouvrages d’Aristote.

Or, la grande différence entre les dialogues de Platon et les écrits d’Aristote, c’est qu’au dialogue avec les citoyens sur l’agora, Aristote substitue la confrontation avec les opinions des penseurs illustres du passé. Ce qui subsiste dans les deux cas, c’est la nécessité de la contradiction mais cette discussion des anciennes théories sépare assez nettement la philosophie d’avec les sciences qui s’en détachent en oubliant le processus de recherche dans le résultat. Il faut remarquer que, si la perfection de la philosophie d’Aristote lui a donnée une si longue hégémonie (à travers sa dogmatisation « scolastique » notamment et l’extraordinaire Somme de Thomas d’Aquin), c’est sa remise en cause pourtant (par Galilée et Descartes) qui a permis de relancer la recherche de la vérité et de fonder la science moderne.

On peut dire qu’à partir d’Aristote, la philosophie devra prendre conscience qu’elle n’est pas la même selon les époques et rendre compte de son progrès. Depuis Kant ou Hegel, sa tâche historique est de représenter notre actualité même (qu’elle partage avec l’Art dont le sens ne peut se détacher de l’artiste ni de son temps ni du passé auquel il s’oppose par construction). En tout cas, et malgré Descartes qui reste très aristotélicien quoiqu’il en dise, la philosophie ne part jamais de rien mais du point où elle est déjà arrivée. On ne peut ignorer son histoire, repartir à zéro, c’est seulement grâce aux livres et aux philosophes du passé que nous pouvons voir un peu plus loin car nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants (Bernard de Chartres). Cela veut dire aussi que malgré ce savoir accumulé, nous sommes toujours aussi ignorants, nous n’avons pas tellement évolués depuis l’homme de Cro-Magnon, c’est la technique qui a évolué et les connaissances qui se sont développées, mais nous restons des sujets historiques, limités à notre temps, bien loin de tout savoir quand notre avenir immédiat nous échappe déjà !

On pourrait croire que le « savoir absolu » du système hégélien contredit cet impossible à savoir, alors qu’il l’affirme, tout au contraire, en faisant de la contradiction ou de la négativité le moteur de l’histoire. Paradoxalement, ce que Hegel appelle le savoir absolu n’est rien d’autre que le dépassement de la religion qui projetait le savoir dans une conscience divine, pour finalement prendre conscience qu’il n’y a de savoir que d’un sujet concret, individuel ou collectif, avec toutes ses limitations, ses intérêts et ses passions. Le savoir absolu c’est de savoir qu’il n’y a pas de sujet omniscient et que la logique est une logique entièrement subjective et même intersubjective, vérité qui dépend des autres, dialectique et historique, d’un apprentissage qui n’en finit pas puisque c’est la vie même. Comme toute véritable philosophie, c’est bien l’aveu qu’un homme ne peut être un sage et que la seule chose qu’on peut savoir c’est qu’on ne sait rien ou presque, voire qu’on en sait trop, trop mal, en tout cas qu’on ne peut dépasser son temps, ni prétendre atteindre la suffisance sans tomber dans le ridicule. Rien ne nous épargnera « le sérieux, la douleur, la patience et le travail du négatif » (Hegel, § I p. 18). Etre philosophe, ce serait faire avec ce négatif et la déception de tous nos idéaux, c’est l’expression du négatif pour devenir plus responsables, pas pour sombrer dans le cynisme ou bien dans un scepticisme très théorique…

On voit que, si on peut venir à la philosophie pour « réussir sa vie », pour « trouver le bonheur » ou même pour le plaisir de la dispute, ce qu’on y trouve, une fois le seuil franchi, c’est la question de la vérité et de sa logique rigoureuse. Historiquement, la philosophie se construit à la fois contre les dogmatismes, les sophistes et les sceptiques. La liberté est la condition de la philosophie qui en constitue l’élaboration rigoureuse, le travail critique. Sa critique est donc tournée d’abord contre nos traditions dogmatiques, les pensées héritées, mais elle incrimine tout aussi bien les sophistes qui font commerce de leur savoir et manipulent la vérité comme nos modernes « conseillers en communication », s’opposant enfin, avec la plus grande énergie, aux sceptiques qui ôtent tout sens à la liberté en prétendant savoir qu’on ne peut rien savoir sous prétexte qu’il y a une contradiction des discours (Parménide / Héraclite, Platon / Aristote). A chaque fois il faut payer le prix de la vérité et défendre sa liberté pour donner valeur à l’existence.

Comme amour de la vérité la philo-sophie est à la fois éthique de la connaissance ou psychologie (amour) tout autant qu’épistémologie ou logique (savoir). La philosophie se situe à l’articulation de la liberté et de la vérité. C’est une mise en cause du savoir au nom de la vérité qui n’est ni l’identification de la vérité au savoir dogmatique, ni la mise en cause de la vérité par le scepticisme envers les savoirs, ni leur instrumentalisation commerciale ou politique mais l’expression du négatif et la vérification des savoirs, réflexion essentiellement pratique, en mouvement vers l’objectif. Elle partage avec la psychanalyse la conviction de la vérité comme cause (du symptôme) malgré les limites de la conscience et du savoir.

Malgré la reconnaissance de notre rationalité limitée, la philosophie part de l’idée que le monde est compréhensible car c’est la raison qui gouverne le monde (écrit en langage mathématique) et ce sont les pensées qui nous guident (au travers des contraintes matérielles). Si la position critique caractérise l’exigence philosophique, on peut dire que sa maladie, nécessaire, c’est la généralisation qui est le processus même de la pensée mais la philosophie part de cette vulgaire abstraction pour retrouver le concret de l’existence. En fait la philosophie se situe au coeur de la contradiction entre opinions historiques et vérités éternelles (Parménide), c’est en cela que son histoire est l’introduction du temps dans le concept (les stades de l’apprentissage et des conceptions du monde). C’est une réflexion après coup qui nous met en question dans nos pensées comme dans notre être, c’est une pensée de la pensée, un discours sur le discours, un discours qui veut rendre compte de lui-même, remonte aux causes premières et subjectives (conceptions du monde et intentionalités), cherchant à se justifier par sa logique sans jamais y parvenir totalement.

Devenir philosophe signifie à la fois une libération de ses préjugés, une prise de recul, de distance critique envers soi, envers ce qu’on pense, ce qu’on veut, ce qu’on désire mais, au-delà de ce travail du scepticisme, c’est aussi affirmer une vérité commune, une objectivité qui nous rassemble, transcendance d’une raison universelle qui nous réunit derrière la diversité des opinions, des lieux, des sexes, des générations. C’est, enfin, tendre au bon gouvernement de soi-même comme de la cité, recherche d’un bien qui n’est pas immédiat mais le résultat d’un travail où c’est la vérité qui compte (la question de la vérité est une question pratique et seule la vérité est révolutionnaire).

1.4 Philosophie et politique (contradiction, liberté, démocratie) Début de page

Nous indiquerons d’une manière générale cette concordance des révolutions politiques avec l’apparition de la philosophie ; mais nous ne présenterons pas la chose de telle sorte que ceci soit la cause et cela l’effet.

A propos de l’élément politique, on peut encore demander quelle constitution voit apparaître la philosophie : on doit dire en ce cas qu’elle ne se présente que là où le principe est la liberté de l’esprit. (Hegel, Leçons sur l’histoire de la philosophie, p. 189)

Si la philosophie et la science dépendent de la liberté politique et de la démocratie, en retour la démocratie doit devenir philosophie (démocratie cognitive) pour éviter la démagogie et la tyrannie (la démocratie ce n’est pas que toutes les opinions se valent). Loin d’être une technique du corps ou une sagesse de l’esprit la philosophie témoigne du caractère historique de la vérité mais aussi de la nécessité de la contradiction et du dialogue. Plutôt qu’à l’intériorité du sujet, la philosophie (comme la science) est liée à la nécessité d’un débat public contradictoire, à la remise en cause par la raison des traditions héritées et donc des religions mais plus généralement au caractère collectif de la pensée (on ne sait ce qu’on pense qu’après en avoir parlé avec d’autres comme on a pu le vivre avec le référendum sur la constitution européenne). C’est en quoi la philosophie est inséparable de la démocratie, dimension politique essentielle trop souvent méconnue de dissidence du collectif et pour laquelle Socrate s’est sacrifié.

L’histoire occidentale, qui se poursuit depuis les Grecs, n’est pas tout-à-fait comparable aux autres traditions comme on pourrait le croire car la philosophie, la science et la rationalité résultent justement de la confrontation avec la diversité des traditions, révélée notamment par l’Enquête d’Hérodote dont le choc a pu être comparable à notre télévision par satellite ! En effet le miracle grec résulte en grande partie de l’invention des voyelles dans l’écriture, ce qui rendait la lecture accessible à tous et non plus réservée à des scribes professionnels ou des prêtres. Dès lors tous les citoyens pouvaient participer à l’élaboration des lois mais aussi lire Hérodote et savoir que les croyances dépendaient des peuples et des lieux. La civilisation occidentale consiste essentiellement dans cette lente érosion des religions (Le désenchantement du monde) malgré le renouveau actuel, du moins la transformation de leur sens, initialement politique, par leur cohabitation, par le relativisme et l’individualisation de la foi. Le besoin d’une fondation rationnelle est de plus en plus pressant dès lors qu’on ne peut plus croire à une révélation divine mais seulement au difficile cheminement de la science et de l’apprentissage.

On peut considérer que le choc initial qui a donné naissance au besoin de philosophie est comparable au choc des civilisations islamiques confrontées au monde occidental par la télévision et les réseaux numériques. Ce n’est pas pour cela que la philosophie serait considérée comme désirable, toujours suspecte au contraire de corrompre la jeunesse, comme Socrate déjà, opposée aux conformismes, refusant de prêcher la soumission, attachée à la vérité contre tous les pouvoirs et leur propagande mensongère. C’est ce qui distingue le philosophe du sophiste appointé (et des personnalités médiatiques). Le philosophe ne se mesure pas à son efficacité immédiate ni au nombre de ses lecteurs mais à son exigence de vérité qui est bien plus souvent source de nombreux ennuis plutôt que d’une vie heureuse…

N’y a-t-il donc aucun rapport entre le bien et le vrai ? bien sûr que si, puisque savoir c’est pouvoir, mais la philosophie privilégie la vérité sur l’efficacité ou l’autorité, c’est son caractère révolutionnaire, amenant la division au sein des familles. Il n’y a pas de démocratie sans philosophie et sciences pour fonder une vérité commune dans la plus grande autonomie des traditions et des croyances particulières. Il n’y a pas de démocratie sans une histoire de la raison et de ses institutions, mais il n’y a pas de démocratie non plus sans disputes et conflits. Le citoyen révolutionnaire actif n’est pas le simple administré passif, il a un rôle de rétroaction, de formulation, de proposition et participe à l’intelligence collective, dans tous ses errements, ce pourquoi il doit devenir philosophe et développer un argumentaire rationnel. C’est ce qui fait la légitimité des minorités actives et de la démocratie participative comme d’un mouvement social qui se constitue en sujet collectif pour défendre sa vérité.

La liberté ne s’use que lorsque qu’on ne s’en sert pas. Il n’y a pas de liberté octroyée, il n’y a que des libertés prises, mais la première chose à savoir, ce sont les contradictions de la liberté, d’une liberté souveraine qui se retourne en Terreur avant d’être rétablie par un tyran avec le code Napoléon ! d’un libéralisme devenu oppression totalitaire et dictature des marchés au nom de la liberté. Ce n’est donc pas si simple, et la deuxième chose, qui découle de la première, c’est que la lutte contre la barbarie n’a pas de fin et dépend de nous, de notre constante vigilance et de l’expression du négatif en dépit de toutes les intimidations de la bienséance.

En tout cas, mon parcours philosophique se situe sur une ligne qu’on peut dire hégélienne (Hegel/ Marx/ Lukàcs/ Kojève/ Debord/ Lacan…). Ce qui m’intéresse dans la politique et le mouvement social, c’est bien la question de la vérité sur ce que nous sommes et son caractère collectif, la question du sens que nous donnons à notre histoire, ainsi que la question de nos capacités cognitives à nous gouverner nous-mêmes (passage de l’histoire subie à l’histoire conçue, de la destruction de notre environnement à la préservation de l’avenir).

Il faut bien dire que la situation historique actuelle de globalisation marchande, d’un monde dominé par la finance, parait complètement désespérante, mais du point de vue de la dialectique hégélienne, cela pourrait constituer justement le signe d’une sorte de « lutte finale », de réappropriation du monde qui n’est rien d’autre que l’avènement d’une véritable écologie-politique asservissant les marchés financiers, réinsérant l’économie dans son environnement (relocalisation), au profit du développement humain et de l’autonomie de la personne.

Cette transformation révolutionnaire du Monde présuppose la négation, la non-acceptation du Monde donné dans son ensemble. Et l’origine de cette négation absolue ne peut être que la terreur absolue inspirée par le Monde donné, ou plus exactement par ce - ou celui- qui domine ce Monde, par le Maître de ce Monde (…) L’homme ne peut donc se libérer du monde donné qui ne le satisfait pas que si ce Monde, dans sa totalité, appartient en propre à un Maître. (p. 33) Il doit le supprimer dialectiquement. C’est-à-dire qu’il ne doit le supprimer qu’en tant qu’opposé à lui et agissant contre lui. Autrement dit, il doit l’asservir. (Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, p. 21)

(Il faut préciser que cette réappropriation du monde ne peut signifier une réconciliation totale et une fin de toute aliénation ou négativité. L’erreur des révoltés métaphysiques qui voudraient supprimer d’un seul coup d’un seul L’Etat, Le Marché, L’Argent, La division du travail voire Le Travail lui-même et toute La Technologie moderne, c’est de ne pas comprendre que toute négation est partielle, le terme hégélien aufhebung qu’on peut traduire par prendre la relève, signifiant conserver autant que dépasser. Cette pose extrêmiste, idéaliste ou gnostique, est très dangereuse menant aux pires dictatures : Staline a gouverné par l’extrêmisme accusant toujours ses adversaires d’être des social-traîtres, des mous…)

1.5 Le bonheur de la philosophie Début de page

Avec une philosophie comme éthique de la vérité ou intelligence collective, on est bien loin du développement personnel ou même de la culture mais la recherche du bonheur, que la psychanalyse interprète comme l’immédiateté vide d’un désir jaloux et d’une demande infinie, demande d’être aimé, de posséder ou d’être l’objet du désir de l’autre, cette demande revient malgré tout par la fenêtre. Il faut au moins donner une interprétation de cette face de la philosophie qui prétend à une sagesse des corps ou de l’esprit, loin de toute théorie de la connaissance.

D’abord il faut remarquer que Stoïciens comme épicuriens se veulent plutôt des sages, ce ne sont plus des philosophes. C’est, plus précisément, selon Kojève, une dogmatisation de la philosophie d’Aristote, réduite à une éthique comme le néoplatonisme poussera Platon vers la religion donc en dehors de la philosophie (puisque faisant référence à des expériences silencieuses, une intériorité hors discours, « lacune devenue principe »). Ces sagesses représentent un moment transitoire de la philosophie. Elles sont contemporaines de la perte de toute liberté politique sous la domination romaine et d’un repli sur soi, sur la sphère privée et son jardin secret (épicurien). C’est une philosophie d’esclave enfin, préparant le christianisme comme religion de l’Empire. Voilà pourquoi ces philosophies se résument à une morale privée éternelle, en dehors de l’histoire, pour ne pas trouver de plus haute réalisation que dans le suicide où s’affirme brutalement la liberté de l’esprit envers son corps. Ce dogmatisme individualiste a bien quelque chose de l’abêtissement dont furent accusés les épicuriens car l’homme conscient de lui-même est conscient de son appartenance à la nature, à la société et à l’histoire.

Les idéologies de l’Intellectuel ont pour base l’idée, provenant de l’Esclave stoïcien et adoptée par le Christianisme, selon laquelle l’Homme peut atteindre son but suprême, c’est-à-dire la Satisfaction absolue, en se désintéressant de l’action sociale et politique, en vivant dans n’importe quel Etat, en y vivant dans n’importe quelles conditions (…) Le but de l’Intellectuel, tout comme celui du Religieux, est la manifestation passive d’une valeur abstraite absolue, et non pas sa réalisation active dans l’ensemble du monde empirique concret. (Kojève, Histoire raisonnée, III, p. 109)

Même à rapporter ces dérives moralistes à leurs conditions historiques, on n’en a pas fini avec la question du bonheur comme bien suprême, avec la question du but de la vie. C’est une question qui se pose inévitablement à la philosophie, celle du vrai bien et d’une liberté véritable. Il n’est pas sûr pourtant qu’il puisse y avoir une réponse générale, c’est tout le problème. La philosophie d’Aristote s’est trouvée confrontée à cette aporie et l’a mal résolue sans doute, en tout cas il n’a pas osé pousser jusqu’au bout les conséquences de sa découverte la plus importante : qu’il n’y a de bonheur que dans l’activité puisque le bonheur est d’arriver à ses fins (ce pourquoi aimer vaut mieux que d’être aimé). Il avoue lui-même qu’on ne peut guère trouver de concept unifiant la multitude des biens. La conclusion aurait dû être qu’il n’y a pas de bonheur en soi ni de bien suprême mais c’était un deuil trop difficile à faire, aussi Aristote n’a rien trouvé de mieux que de faire de l’activité théorique et de la contemplation de la vérité ce qu’il y aurait de plus désirable car autosuffisant! Par ce tour de passe passe, le bien est identifié au vrai, avec le risque d’identifier en retour le vrai au bien. C’est ce que fera St Augustin en déclarant croire en Dieu car cela serait un meilleur objet que l’inconstance des plaisirs, la vérité étant ainsi scandaleusement subordonnée aux plaisirs (tout comme dans le pari de Pascal d’ailleurs) ! Rien de plus opposé à la véritable philosophie qui est avant tout recherche de la vérité (et la véritable cause de la conversion d’Augustin à la religion de sa mère est bien sûr plus oedipienne…).

Mais examinons de plus près l’origine de ce sophisme. Il réside simplement dans une impossible généralisation. On peut dire que la vie introduit la finalité dans la chaîne des causes mais on ne peut pas dire que la finalité de la vie soit sa reproduction alors que la reproduction plutôt est la condition de la vie. On ne peut dire non plus que sa finalité soit le plaisir alors que le plaisir n’est que l’aiguillon de l’action et le signe de sa réussite. Les finalités biologiques sont toujours particulières (telle attirance, telle pulsion, telle prégnance, tel objectif immédiat), ce sont toutes les réponses spécifiques à un environnement spécifique, ce ne sont pas des étapes qu’on pourrait sauter pour arriver directement au but (bonheur ou reproduction du gène). Il n’y a pas de finalité éternelle et abstraite qui ne soit contradictoire car il faudrait dire alors que le but de la vie c’est la mort, voire à prétendre que le but de la vie serait de ne jamais souffrir, prétendre que le but de la vie serait de ne pas être né ! La connaissance du troisième genre de Spinoza est tout aussi contradictoire et ridicule, car c’est notre être qui est en jeu, de même que de prétendre comme Leibniz qu’on vit dans le meilleur des mondes possibles : il n’y a pas de point de vue divin qui tienne, de finalité dernière, alors qu’on juge de tout à partir de nos propres finalités, qu’on n’existe que dans l’opposition à l’ordre établi et qu’il n’y a de bonheur que dans l’action (réussie).

Il faut tout de même s’orienter dans la vie. On sait comment Kant a résolu la question : il faudrait faire que notre action puisse être universalisable (au contraire du mensonge et du vol), version rationnelle du principe judéo-chrétien de ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent, mais on sait aussi que cette morale est impraticable jusqu’au bout et qu’il faut juger au cas par cas, selon les circonstances (c’est « la raison examinant les lois »). Dans une perspective kantienne, on devrait plutôt renoncer non seulement au bonheur mais à toute sentimentalité rejetée comme « pathologique » (pathos perturbant la rationalité du jugement moral). La véritable éthique d’Aristote est plus raisonnable, celle d’une bonne vie caractérisée par une relative autosuffisance (liberté nécessitant d’avoir les moyens pour ne pas prendre les moyens comme fins), une certaine perfection (vertu, réussite active) et une bonne fonctionnalité (santé, équilibre où le corps se fait oublier, libérant l’esprit). A formuler ces principes comme philia (amitié), gouvernement de soi et juste milieu on y ajoute une dimension sociale. En effet, ce sont certainement les principes du bonheur individuel, et qu’il ne faut pas négliger, pas plus que le plaisir de l’activité qui reste si essentiel, mais en définissant l’homme comme un animal politique, Aristote insiste sur la dimension sociale d’une existence qui ne peut rester séparée de la cité et de la détermination de l’avenir commun. Notre bonheur comme notre vérité dépend des autres. Nous ne nous réduisons pas au corps car nous vivons avec les autres. Ainsi, Aristote interprète les passions comme le contre-coup d’une injustice subie, tentative de rétablir l’égalité avec l’autre et la vérité sur soi (besoin de reconnaissance).

Dès lors vouloir absolument être heureux au nom d’une « pensée positive » voudrait dire s’abstraire du monde et ne plus vivre, vouloir ne rien voir ni rien entendre alors que joie et tristesse répondent à la réussite ou l’échec de nos actions, réaction indispensable aux informations qui ne nous laissent pas indifférents. Notre bonheur dépend des autres et du monde dans lequel nous vivons. Le bonheur absolu est inaccessible, contradictoire, stupide, ce n’est que l’image inversée de notre fragilité humaine et de nos peines les plus profondes, c’est le repos de toutes nos fatigues qui ne peut s’éterniser au-delà sans nous plonger dans le plus profond ennui. Du moins pouvons nous viser la satisfaction d’une vie conforme à nos finalités.

On voit qu’on est loin d’une sagesse du corps ou d’une simple discipline de la volonté. Il y a bien sûr des règles du bien vivre et de la bonne santé mais le sens de la vie n’est pas dans le corps ni dans la culture (la tradition, les rites, les mythes, les techniques), ce n’est pas seulement un rêve, c’est un enjeu de vérité ici et maintenant car nous décidons d’une vérité qui décide de nous, nous nous prononçons sur notre propre origine, nous nous dressons contre notre passé, nous passons d’un extrême à l’autre mais pour réaliser notre liberté comme approche vers le réel des possibles. L’apprentissage de la liberté est la révélation de l’interaction du sujet et de l’objet dans son historicité. Cela veut dire aussi que tout savoir reste risqué, incertain, provisoire, qu’il sera dépassé, approfondi, corrigé. C’est cette part de mystère inéliminable qui fait la valeur absolue de notre existence, nous singularise et nous donne le pouvoir de changer l’avenir (de même que c’est en découvrant que nos parents ne savent pas tout que nous devenons des individus, munis d’une intériorité inaccessible aux autres).

L’injonction « connais-toi toi-même » inscrite sur le temple de Delphes, suppose les limites de la connaissance de soi et notre inconscience première, injonction à sortir de notre irresponsabilité, à nous arracher à notre bêtise. La psychanalyse ne peut que redoubler cet enseignement de la philosophie, des limites de la conscience de soi, de la vérité interdite qui ne peut être que mi-dite (sortant du puits à moitié nue), du refoulement de la jouissance au nom de l’amour, de l’expérience du ratage (Errare humanum est) comme de la vérité du symptôme, de tout l’appareil fantasmatique et métapsychologique par lequel nous construisons notre réalité (il faut l’éprouver, par l’analyse, par le dérèglement des sens ou par l’histoire des idées, pour apercevoir ce processus d’élaboration de la pensée). La psychanalyse complète les connaissances sur notre système de perception, de déformation, de catégorisation du réel, de passage au récit, et met en évidence le pouvoir hypnotique de la parole, la structure intersubjective de nos représentations et le tranchant de la vérité qui ne cesse de nous surprendre. Le bonheur ici n’est rien d’autre que la jouissance de l’autre, un désir jaloux, l’identification à l’idéal du moi ou la réalisation du fantasme (voire la transgression) mais c’est toujours le bonheur de l’autre, le bonheur qui manque. Le bonheur imaginé est ici la cause même du malheur vécu (la cause du mal est le bien rêvé), image d’un monde plein où tout est déjà connu et qui n’a pas besoin de nous.

Malgré cela, et malgré tout, la question du bien suprême reste posée, pas seulement à cause de la promesse publicitaire de bonheur pour le travailleur consommateur, mais tout simplement à cause de la conscience de la mort, toujours à portée de main, de cette négativité absolue qui nous révèle la totalité du monde dans l’angoisse de sa totale disparition pour nous (Heidegger). C’est en cela qu’on peut dire que la philosophie nous apprend à mourir ou que le suicide est le problème philosophique le plus sérieux (Camus), en ce que la conscience de la mort prochaine nous oblige à prendre position et à prendre conscience de soi comme désir de vivre et de participer à l’aventure humaine. Rien de tel pour goûter chaque instant comme s’il était le dernier, mais le bonheur ici c’est tout simplement d’exister, il n’y a pas à le chercher. C’est bien ce qu’on appelle ordinairement être philosophe, faire la part des choses et s’émerveiller de l’improbable miracle d’exister mais cela ne suffit pas à nous débarrasser du malheur de la conscience et de l’inquiétude de l’être ou des déchirements du temps qui nous constituent de part en part sous le masque grimaçant d’une bonne humeur de façade. Cela ne nous débarrasse pas d’un devoir-être qui est au contraire exacerbé par la fin prochaine et l’interrogation sur une vie qui vaudrait vraiment le coup d’être vécue aussi bien que sur la marque que nous laisserons dans les mémoires.

Réaliser son désir, ce serait le réaliser à la fin, faire coïncider la finalité et l’être, finir en beauté (pourquoi pas en se faisant exploser), être justifié de sa vie, avoir rempli son rôle, avoir été responsable et voir s’ouvrir les portes du paradis. Mais le désir ne se réalise jamais, il ne trouve de satisfaction que momentanée et partielle. Le salut n’est pas individuel et il y aura toujours des problèmes à résoudre. Le but final n’est pas dans un avenir lointain, une société idéale, une gloire éternelle. Il s’agit toujours de risquer sa vie pour relever l’humanité de sa chute, de son désastre actuel, par notre attitude, notre lutte constante, notre constante vigilance. (L’improbable miracle d’exister)

1.6 Combattre la bêtise Début de page

Tout le monde semble tellement satisfait de soi et de ce qu’il fait (voulant du moins en donner l’apparence) ! Ce n’est absolument pas mon cas (ni pour ce texte que je trouve encore bien décevant), et ce n’est pas feinte modestie car je suis souvent consterné par ce que j’ai pu écrire et plus encore par tout ce que je n’ai pas lu ou que j’ai déjà oublié… Je vous assure, je me corrige tout le temps, je retire plein de bêtises, donc je sais bien que j’en dit sans arrêt et qu’il faut travailler, ne pas s’en tenir à la spontanéité première mais se sentir coupable d’un savoir trompeur, de formules hasardeuses. L’aveu de ma part de bêtise n’est pas une contingence personnelle, une faiblesse de constitution, c’est le premier pas de la philosophie dans la connaissance de soi-même, c’est-à-dire dans la réflexion et l’apprentissage qui est l’aveu de notre ignorance originelle, avec la capacité de se transformer et de grandir en connaissances. Combattre la bêtise commence par avouer la sienne, sinon c’est pire encore, un redoublement prétentieux de la bêtise, un mépris général envers les autres qui ne sont pourtant pas plus bêtes que nous mêmes, du moins pris un par un. Pour rire des autres il faut d’abord savoir rire de soi.

On voit que les deux premiers obstacles sont le conformisme social et notre propre narcissisme, c’est-à-dire le désir de reconnaissance, ce qu’on appelait au XVIIè l’amour-propre, qui est pourtant tout aussi nécessaire pour oser s’isoler du groupe et se mettre en rupture avec son milieu. La politesse et l’amour, certes indispensables aux relations sociales, sont inévitablement le règne du semblant, de l’hypocrisie et du mensonge, de l’échange d’amabilités sans consistance, voire du refoulement. Introduisez la vérité et vous apportez la guerre, la division, une contradiction déchirante, bien loin d’un débat dépassionné comme on le voudrait idéalement. La bêtise est tenace comme une teigne, c’est ce dont il faut se persuader.

Notre plus grand ennemi c’est la bêtise triomphante, la nôtre tout autant que celle de nos ennemis, la bêtise qui s’ignore et accuse les autres de bêtise ! Non vraiment, ce n’est pas l’intelligence qui nous caractérise. Une bande de crétins, vraiment désespérants, voilà plutôt ce que nous sommes. Pour s’en sortir il faut d’abord le reconnaître, rendre la honte plus honteuse! Non, nous ne partageons pas le même savoir ni les mêmes informations. Impossible de communiquer tout ce qu’on a appris sans passer par le même apprentissage, lire les mêmes livres, faire les mêmes expériences. Ce que nous partageons tous, spécialistes ou non, c’est du moins notre ignorance commune de la plupart des questions, en dehors du témoignage de notre vécu et de notre petit domaine. C’est même cette ignorance et l’incertitude de la raison pratique qui justifient la démocratie (selon Aristote), pas de s’imaginer cultivé et tout savoir pour surtout ne rien faire, en justifiant toujours ce qui est, la pire saloperie, les pires dérives, jusqu’au retour de la barbarie sous couvert de « libéralisme » ! Rien de pire que les défenseurs de la culture qui font preuve d’un esprit borné et réactionnaire, sûrs de comprendre la nécessité d’un ordre du monde que les autres ne comprennent pas, sans penser un seul instant qu’ils puissent se tromper complètement, victimes de l’air du temps. Plus on s’élève dans la société et plus la fatuité s’enfle jusqu’à des niveaux de bêtise insoupçonnés ! La véritable culture reste le plus rare.

En tout cas, impossible d’ignorer plus longtemps encore cette part de bêtise inéliminable, ni d’ignorer non plus qu’on puisse en prendre conscience, ce qui est déjà le début de la sagesse (faute avouée…). La morale ou la pensée positive, qu’on voudrait prendre pour la philosophie, s’arrêtent avant de toucher à la vérité au nom de leur certitude subjective alors que la philosophie s’y mesure dans la plus grande incertitude, s’expose au négatif, à l’aveu d’une sagesse de plus en plus hors de portée, expérimentant plutôt l’écart entre le devoir-être et l’être présent. La Vraie Vie est absente. Oui, la philosophie c’est apprendre l’étendue de notre bêtise plus encore que de notre ignorance, c’est remettre en cause nos préjugés et l’évidence première du déjà vu ou du bien connu. C’est l’étonnement, la question, la critique, le négatif, la dialectique et la reconstruction. Penser c’est perdre le fil, disait Valéry, ne pas tenir les choses pour dites mais s’interroger, réfléchir, se renseigner (et on ne peut se passer pour cela de consulter à chaque fois les opinions des grands philosophes qui nous parlent à travers les siècles).

On voit que la philosophie n’a pas tellement de raisons d’être portée aux louanges de notre humanité, de nos bons sentiments, de notre intelligence même. Elle est plutôt du côté de la critique, de l’imprécation, de la dénonciation, de l’ironie au moins, car la vérité c’est qu’on est toujours dans l’idéologie la vérité c’est qu’on pense par grille et par analogies, qu’on pense par répétition de ce qu’on entend et par oppositions de camps. Sans être toute puissante, la propagande d’Etat est d’une force immense, tout comme la publicité et tous les Appareils Idéologiques d’Etat (AIE!) mais on ne peut se passer d’institutions pour « partager notre bêtise » au-delà des foules qui sont encore plus bêtes que nous, pris individuellement !

On ne sort jamais de la religion, même à se prétendre athée, car toute la bêtise des religions se retrouve dans les divers rationalismes et scientismes trop réducteurs et fiers de l’être. L’ethnologie et l’histoire servent ici de démonstration, relatant des croyances dépassées qui nous semblent si incroyables qu’on se sent vraiment supérieurs (!) alors que nous vivons toujours autant d’illusions bien sûr, et par les mêmes mécanismes naturellement! Nous sommes toujours des sauvages, juste un peu plus domestiqués. Ainsi, il est risible de voir des anciens maoïstes nous faire la leçon au nom de leur stupidité d’alors, bêtise dont ils accusent leurs anciens camarades et dont ils croient s’être débarrassés depuis en se ralliant au camp ennemi ! Il vaut mieux savoir qu’on n’y échappe pas et qu’il faut sans arrêt se méfier de ce qu’on croit, essayer de savoir quel rôle on joue, dans quelle pièce, au nom de quels discours, quels intérêts, pour qui ?

On peut trouver assez incroyable que les religions puissent survivre à l’histoire des religions ! Il faut vraiment une bonne dose d’aveuglement pour ignorer comment ces religions se sont formées historiquement, cela donne la mesure de notre capacité de dénégation. Qu’une nouvelle religion planétaire (écologiste?) prenne forme semble inévitable à terme comme médiation entre sciences et politique, mais comment croire à ces traditions si dépassées et construites pour des pouvoirs politiques disparus depuis si longtemps ? Cette évidente stupidité dogmatique n’est pas réservée pourtant à la théologie, qui n’est qu’une des innombrables manifestations de faux savoirs. On ne peut en faire le tour, de la psychologie à l’économie qui remplacent la religion dans le formatage du sens commun. Les physiocrates, qui s’appelaient eux-mêmes la secte des économistes, sont le modèle du dogmatisme économique, raillé par Voltaire dans « L’homme aux quarante écus », à ne vouloir voir de valeur que dans la terre (ni dans le commerce, ni dans l’industrie!). Les explications données en Europe aux causes du chômage sont aussi ridicules, somme des préjugés de l’époque, alors que c’est une question largement monétaire (et générationnelle) de lutte contre l’inflation ! Il ne s’agit pas ici de se moquer de la droite seulement alors que la gauche n’est pas en reste. Sans parler des marxistes-léninistes les plus archaïques ou des utopies les plus naïves, on peut prende l’exemple du mythe d’une réduction du temps de travail uniforme pour tous sensé partager le travail et mener à la décroissance économique, ce qui témoigne d’une débilité profonde au regard des nouvelles forces productives et de leur intermittence, sans parler des justifications chiffrées qu’on en donne, complètement mythiques elles aussi. C’est vraiment un mythe où le passé d’une réduction du temps de travail qui était vitale (les trois huits) empêche de comprendre les enjeux actuels et s’illusionne sur le fait qu’on pourrait atteindre par une simple « réduction » l’indispensable décroissance matérielle de nos sociétés développées alors qu’il faut construire des alternatives locales à la globalisation marchande !

Ce ne sont que quelques exemples (impossibles à entendre sans doute pour la plupart car le problème c’est bien leur caractère convaincant et surtout qu’on veut y croire!), il faudrait parler aussi de la médecine, de la physique même où la spéculation s’égare souvent, etc. (sans oublier les prétendus philosophes) ! On est bien souvent consterné quand on va y voir de plus près. Ce n’est malgré tout pas une raison pour ne plus croire en rien, comme le sceptique, mais pour faire le tri et pour essayer de constamment « nuire à la bêtise » comme disait Deleuze. En tout cas, être philosophe c’est avoir peur de dire des conneries, et d’essayer d’en dire le moins possible en faisant bien attention à ce qu’on dit, c’est-à-dire en corrigeant ses erreurs et donc en assumant sa part de bêtise, puisqu’un philosophe essaie d’assumer complètement ce qu’il dit jusqu’au fait de le dire et de se corriger (c’est-à-dire qu’il doit essayer d’être responsable et conscient de soi, rendre compte du sujet de l’énonciation dans son énoncé, comme de son échec à y parvenir).

Il faut bien dire que le combat semble désespéré, en tout cas il est infini et sur ce plan, il n’y a guère de progrès depuis les temps anciens. Il ne faut pas se leurrer, les nazis et les staliniens sont toujours parmi nous, toujours les mêmes salauds, avec leur réalisme borné, qui aujourd’hui ne veulent pas payer pour les autres et s’imaginent que leur richesse leur appartient, que leurs ressources ont été bien méritées, sans l’aide de personne, et que les pauvres ont sans aucun doute bien mérité leur sort, méritant même d’être éliminés sans doute… Les conceptions du monde ne dialoguent pas entre elles mais se mesurent l’une à l’autre, ce que savaient bien Hitler et Staline. Notre combat actuel contre la barbarie néolibérale est du même ordre que le combat contre le fascisme et le communisme, combat pour une conception écologiste et conviviale de l’humanité, contre le prosaïsme des intérêts et des calculs à court terme, contre la réussite extérieure au nom d’une vérité intérieure et de notre avenir commun, combat pour la philosophie mais, encore une fois, ce n’est pas parce qu’on combat la bêtise qu’on en serait protégé en quoi que ce soit, et c’est peu dire que nous sommes trop bêtes entre simples gestionnaires du système, extrêmistes irresponsables et réactionnaires nostalgiques. Pas de quoi être fier ni optimiste alors que notre pouvoir pourrait être décisif et que l’urgence est si grande !

Mais comment combattre la bêtise, concrètement ? Par l’étude, bien sûr, en lisant des livres, en faisant des recherches, des expériences, en organisant des échanges, des confrontations, en faisant circuler l’information, en ne prétendant pas parler au nom de tous et savoir tout mieux que les autres sans même avoir travaillé la question. Etant donné que savoir c’est relier et qu’apprendre c’est éliminer, à un niveau immédiatement pratique il me semble qu’il est utile de souligner qu’une bonne partie du travail philosophique consiste à « faire des listes », aligner une diversité de réponses et d’opinions, ne pas rester à la première impression mais dégager la multiplicité des possibles et des situations (par la consultation de dictionnaires et d’encyclopédies par exemple). C’est le premier stade de l’écriture qui est le moment le plus important de la réflexion. On ne pense rigoureusement que par écrit, mot à mot, ensuite tout est question de liberté d’esprit, de travail et de temps. Hélas, la pensée est lente, inlassable répétition et reformulation du même où imperceptiblement les inflexions changent, de nouveaux éléments entrent en jeu et se recomposent, nous précipitant dans une nouvelle époque de la pensée qui rejette l’ancienne aux poubelles de l’histoire, tout en produisant inévitablement des excès inverses et des bêtises d’un nouveau genre…

1.7 Savoir en rire Début de page

Nous ne serons jamais sages, il faut s’en faire une raison. La philo-sophie c’est le sentiment de l’inachevé, de l’infini, du manque, de l’incomplétude, c’est un apprentissage permanent et le désir de savoir ce qu’on ignore. Un philosophe n’en sait pas tellement plus qu’un autre, plutôt moins, car ce qu’il sait, c’est qu’il se trompe mais il ne veut pas en rester là.

Il faut partir du non sens du monde qui est la réalité première. Il n’y a pas de sens donné sur lequel se reposer, d’harmonie préétablie. Le sens est toujours à construire et dépend de nous, même s’il est souvent imitation et discours ou simple fonction sociale. Il ne suffit pas de suivre le mouvement d’une réalité sociale qui ne se soutient pas d’elle-même mais a besoin de notre confiance, de notre soutien, de notre participation qui lui donne existence. Les réalités sociales sont des réalités certes « transcendantes », représentées habituellement par des dieux, mais réalités fragiles qui dépendent de notre foi en elles et se désagrègent sans cesse sous les coups de nos infidélités. Seulement, c’est bien parce que tout va à sa destruction, que tout est perdu sans nous, que notre action peut être décisive et que notre existence peut avoir un sens !

Pas de quoi s’en réjouir vraiment, ni se réconcilier avec le monde qui nous donne si souvent à désespérer. La mauvaise humeur est une vraie touche du réel, disait Lacan, c’est en tout cas le résultat des nouvelles lorsqu’elles ne sont pas bonnes. Ce qui serait plutôt ridicule pour un philosophe, c’est la foi béate de l’imbécile heureux et l’auto-suggestion de la pensée positive (même prétendue spinoziste). La joie du philosophe ? laissez-moi rire… Aucune satisfaction n’est permise devant le désastre écologique, devant tant de possibilités gâchées comme à loisir, tant d’inconscience et d’irresponsabilité d’un monde de fous, devant notre impossibilité d’aimer, devant notre propre violence, nos errements et nos emportements, devant la difficulté de vivre ensemble et de s’entendre. Nous sommes trop en dessous de tout, en dessous de nous-mêmes. Il nous reste toujours la possibilité d’en rire, pas de se renier. C’est le rire de Démocrite, le rire de Kojève, un rire inquiétant qui devrait balayer la bêtise régnante, les importants du jour, loin de la célébration du sens commun, des bonnes intentions, de la normalité, de tout positif ; rire diabolique sans doute où le négatif censuré des discours éclate soudain, libérant nos liens et relâchant les contraintes sociales, mais rire qui ne baisse pas les bras et ne joue pas les indifférents.

On pourrait dire comme Héraclite que le philosophe est un enfant qui joue avec le monde et n’a pas renoncé à l’apprentissage, qui n’a jamais tout-à-fait fini de grandir, un enfant rieur mais sévère envers ses piètres professeurs et ce monde qui ne tient pas ses promesses, n’est pas ce qu’il prétend, ne justifiant ni de la rationalité, ni de la moralité qu’il revendique un peu trop fort, à coup de canons parfois. Mais qui donc se soucie d’un enfant râleur? On ne peut se contenter de comprendre le monde quand il y a une telle urgence à le transformer !

On n’est plus des enfants cette fois, lorsqu’on agit avec les autres et qu’on devient un acteur politique responsable. Socrate était bien engagé dans la cité, loin d’une contemplation théorique, et l’a même payé de sa vie. La philosophie est fondamentalement politique et collective, c’est ce qui la différencie de la psychanalyse par exemple, sa fonction est d’éclairer le débat public, de former la conscience collective par l’argumentation, ce n’est pas de s’imaginer connaître la vérité mais d’essayer de la formuler, de mettre à l’épreuve ses arguments et risquer le dissensus, ne pas hésiter à contrer l’opinion. Le philosophe est là pour déranger, ce n’est pas l’arbitre ni l’homme d’action, ni l’enseignant, il n’est pas là malgré tout pour ajouter à la confusion mais pour clarifier et mettre en forme autant que démasquer la bêtise et mettre en garde contre les risques prévisibles, fonction critique indispensable aux décisions collectives et aux conflits sociaux.

C’est bien sûr tout ce qu’il y a de plus difficile mais s’il faut amener la pensée à plus d’humilité, c’est aussi pour plus de dignité et d’exigence sociale. Le citoyen doit devenir philosophe pour que la philosophie se réalise dans l’activité politique, dans une position active par rapport à la totalité sociale, engagement dans une histoire, où l’enjeu n’est pas tellement tel résultat immédiat, l’enjeu est bien cognitif, métaphysique, éthique, esthétique même, c’est notre rapport au futur, le sens que nous voulons donner à l’aventure humaine et à notre existence par notre action, c’est donner forme à l’avenir par notre attitude qui est le seul garant qu’il y aura toujours d’autres hommes pour réagir contre la barbarie triomphante… même si, devant la somme cumulée de nos échecs et de nos renoncements, il y a bien parfois de quoi rire de nos rêves !

La pensée est la séparation de l’être, il faut dès lors s’assurer toujours qu’on ne rêve pas, critiquer ses propres présuppositions, dialoguer avec les autres. La négativité de la liberté est mouvement vers le réel. La fin de la philosophie est la réalisation de la philosophie comme prise de conscience de l’humanité dans des institutions et des pratiques démocratiques, réalisation du dialogue comme principe de contradiction.

Référence publication :
Avril 2006 - jeanzin.free.fr
Auteur
Jean Zin Début de page
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