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Sujet Civilisation Date 12-05-2006
Titre Héritage de la Grèce Section Société
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Sommaire

1. Héritage de la Grèce
1.1 Civilisation illustre
1.2 Le culte de l'homme
1.3 Cette religion est humaine, trop humaine ? C'est sa gloire la plus caractéristique.
1.4 Le culte du logos
1.5 Le culte de la Polis


Héritage de la Grèce

1.1 Civilisation illustre

Toute grande civilisation se développe par la combinaison de cultures, de langages, de savoirs, de mœurs d'origines extrêmement différentes. La Grèce illustre les bienfaits du mélange. A l'Orient, elle doit peut-être les commencements de ses arts et de ses sciences : aux Phéniciens l'apprentissage de l'art d'écrire et de naviguer ; aux Egyptiens les rudiments de la géométrie et de la sculpture...

Dispersés dans tout le bassin méditerranéen, au contact de tant de peuples barbares, auxquels ils ne détestent pas d'emprunter des idées, des techniques ou des dieux, les Grecs forment une nation composée. De ces profondes dissemblances résultent une étrange unité.

Toute civilisation, même si elle l'ignore, implique et incarne une certaine idée de l'homme. Dans l'Antiquité, l'homme barbare (c'est-à-dire l'homme qui n'est pas de race, de langue et de culture grecques) est perdu dans la Nature infinie, subjugué par de terribles Divinités, entièrement soumis à des Souverains formidables. Les Grecs réussissent une sorte de révolution copernicienne. Pour la première fois dans l'histoire, l'homme se prend pour le centre et la mesure de toutes choses.

L'hellénisme est un humanisme

Quand Hérodote définit le Grec par des sacrifices et des sanctuaires communs, il songe à la religion au sens strict. De manière plus essentielle, la Grèce est la patrie de trois cultes, celui de l'homme (anthrôpos), de la raison (logos) et de la cité (polis).

1.2 Le culte de l'homme Début de page

Même la mythologie et la religion grecques sont humanistes. Au lieu que les dieux servent de modèles aux hommes, les habitants de la Grèce servent de modèles aux habitants de l'Olympe.

Pour les Grecs, le corps humain paraît la plus belle forme du monde. Ils n'imaginent pas que les dieux puissent en avoir d'autre. Toutes les passions humaines leur paraissent légitimes, les plus douces comme les plus terribles, l'amour de la paix et l'amour de la guerre, le désir amoureux et la vengeance personnelle. Ils soumettent donc les dieux à leurs tourments et à leurs sentiments, à leurs tentations et à leurs crimes. Comme tous ses parents olympiens, Zeus aime, regrette, pleure, ment, trahit, viole, assassine...

Les Grecs façonnent donc les dieux à leur image. Sans doute, cet anthropomorphisme fait-il l'objet de sévères critiques de la part des philosophes. Mais ce sont des marginaux. D'ailleurs, même Epicure admet que les dieux parlent la plus belle des langues, le grec.

La seule singularité des dieux est qu'ils ignorent la maladie, la vieillesse et la mort. Mais Ulysse aime tellement sa condition mortelle, qu'il refuse de vivre pour l'éternité avec la nymphe Calypso, pour retourner mourir à Ithaque. Or le héros de l'Odyssée symbolise la sagesse humaine, l'intelligence et la prudence.

Plus personne ne croit aujourd'hui à l'existence de Zeus ou d'Athéna. La religion des Grecs n'élève pas l'âme vers les cieux, elle ne révèle rien sur l'au-delà. Dans notre monde judéo-chrétien, elle a fait l'objet des plus sévères attaques et des railleries les plus féroces.

Pourtant, la mythologie grecque, reprise par Rome, continue de nous être familière : elle nous apprend à nous connaître nous-mêmes. Si nous continuons de lire les aventures des habitants de l'Olympe dans Homère et Hésiode, dans Eschyle, Sophocle, et Euripide, c'est que nous sommes tous un peu disciples de Socrate, et fils de Narcisse.

Des noms divins sont devenus des noms communs. Chacun sait ce qu'est un hercule, un hermaphrodite, une vénus, un satyre, un aphrodisiaque... La science s'inspire des dieux pour baptiser ses folies : Ariane est le nom d'une fusée européenne. Les philosophes, les psychologues et les psychanalystes puisent dans la mythologie grecque pour nommer nos tendances (dionysiaque, apollinienne, narcissique...) et nos complexes (d'Œdipe ou de Jocaste), signe du caractère éternellement humain des dieux olympiens.

1.3 Cette religion est humaine, trop humaine ? C'est sa gloire la plus caractéristique. Début de page

En Grèce, comme partout, l'art est d'abord religieux. Mais le sculpteur classique cherche à saisir le divin à travers les formes harmonieuses du corps humain. En même temps que les artisans deviennent des artistes, les kouroi et les korai perdent leurs attitudes rigides, pour se déhancher presque naturellement. Ce qui, malgré des emprunts, distingue la sculpture grecque des statuaires mésopotamienne, syrienne ou égyptienne, c'est sa souplesse et son réalisme, son humanité.

Qu'il soit de style dorique, ionique ou corinthien, le temple grec est adapté à l'échelle humaine. Ses proportions n'ont rien à voir avec le gigantisme des sanctuaires égyptiens ou mésopotamiens, qui écrasent le fidèle pour lui signifier son néant. Elles proposent à l'homme grec un commerce familier avec des dieux qui lui ressemblent.

L'art grec manifeste sans doute l'humanisme et l'esthétisme des Grecs, mais aussi leur culte du logos. Les œuvres sculptées représentent des calculs géométriques élaborés et expriment de savants rapports numériques, qui déterminent les proportions idéales du corps humain. Avec son fameux « nombre d'or » (la hauteur de la tête doit être contenue sept fois dans la hauteur totale du corps), la théorie du canon du sculpteur Polyclète constitue une des bases du classicisme grec. Au IVe siècle, Lysippe, seul sculpteur autorisé par décret à sculpter Alexandre de Macédoine, invente un nouveau système de proportions, qui diminue la tête, allonge les jambes, si bien que l'ensemble paraît plus grand et plus mince.

La simplicité apparente des temples constitue également une réussite du logos. S'agit-il d'édifier le
Parthénon ? L'architecte Ictinos multiplie les calculs les plus savants, pour arrêter mathématiquement l'écartement et l'échelle des colonnes, ou pour corriger les illusions d'optique.

Amour du beau, culte du corps et de l'esprit, éloge de l'amour sous presque toutes ses formes. Dans une Grèce qui ignore le péché originel, Eros, compagnon ou fils d'Aphrodite, est un dieu jeune et beau, dont les flèches font naître un désir indifféremment hétérosexuel ou homosexuel, mais toujours innocent.

L'homosexualité semble si caractéristique de la Grèce antique que ses variantes portent, aujourd'hui encore, des noms à peine traduits du grec, pédérastie, saphisme, lesbianisme. Ces mœurs n'étaient pas inconnues des peuples barbares. Mais cette homosexualité, les Grecs l'ont exercée, chantée, peinte, valorisée et exaltée comme nul autre peuple avant et après eux.

Mais les amants grecs, après avoir lutiné des adolescents dans les banquets ou au gymnase, rentrent à la maison et retrouvent leur femme, en général bien plus jeune qu'eux. S'ils sont assez riches, ils peuvent entretenir une concubine. En Grèce, enfin, la prostitution hétérosexuelle devient un bel art, parfois même un culte. Si Anytos est prêt à se laisser dépouiller par Alcibiade, on ne saurait compter tous les hommes ruinés par les grandes courtisanes dont les noms aujourd'hui encore font rêver, Aspasie, Théodoté, Phryné, Thaïs, Lamia...

De même que tous les esprits libres reconnaissent la Grèce pour leur première patrie, les libertins de la chair continuent de faire des pèlerinages à Athènes, Corinthe, Alexandrie...

1.4 Le culte du logos Début de page

Dans toutes les écoles du monde, qu'elles soient européennes, américaines ou persanes, on apprend sans le savoir à parler grec, en disant parallélogramme, logarithme, trigonométrie. Les élèves refont une odyssée qui, pour beaucoup, se révèle aussi rude que celle d'Ulysse. En voyageant de Samos à Milet, ils passent du calcul des entiers au cas d'égalité des triangles, puis, en naviguant vers Chios ou Abdère, ils tentent d'atteindre la mesure du cercle ou du cylindre.

A l'âge de l'ordinateur et du cdrom, presque tous les concepts qui permettent d'affronter les grands problèmes rencontrés par la philosophie ont été élaborés il y a quelque vingt-cinq siècles. Notre pensée demeure étonnamment grecque de lettre et d'esprit.

Avant, pendant ou après le « miracle grec », plusieurs grandes civilisations ont possédé des arts raffinés, des morales savantes, des religions sublimes, des institutions admirables, des techniques parfois sophistiquées. Mais, en termes d'expansion universelle et d'immortelle présence, on ne voit rien de comparable à la philosophie et à la science grecques.

Le « miracle » de la pensée grecque consiste dans l'improbable association de deux mouvements opposés, l'un qui donne à l'esprit le maximum de liberté, l'autre qui le soumet à la méthode la plus rigoureuse. Car ce logos qui se libère des contraintes sociales et religieuses s'interroge sur ses lois de fonctionnement et s'impose la plus stricte des disciplines.

En Grèce, l'esprit secoue le joug des contraintes sociales, des dogmes religieux, des vérités étatiques, pour se déployer avec le maximum de liberté. Les philosophes élaborent une méthode de penser qui tend à rapporter toutes choses à l'homme. Fils de Protagoras ou de Socrate, ils décident de se prendre pour source et arbitre de toute valeur en matière de connaissance. Qu'il s'agisse de physique ou de métaphysique, ils imaginent les hypothèses les plus audacieuses, parfois les plus fantaisistes.

Mais, en Grèce aussi, l'esprit apprend à se défendre de ses excès, de ses rêveries, de sa production vague et purement imaginaire : il apprend la rigueur et la discipline. Ainsi la méthode historique n'a-telle fait, depuis Thucydide, aucun progrès véritable. Mais l'influence de La Guerre du Péloponnèse ne saurait se comparer à celle de la logique d'Aristote et de la géométrie d'Euclide.

Même si, dans la Logique ou Organon (outil, instrument) et la Rhétorique, Aristote reconnaît ses dettes envers de nombreux prédécesseurs, il revendique la paternité de la première analyse systématique de la science du raisonnement, aussi bien formel que scientifique. Ainsi ses règles du syllogisme éduquent-elles pendant des siècles l'esprit des philosophes et des savants arabes ou européens.

Le mystérieux Euclide ne semble pas avoir découvert lui-même beaucoup des démonstrations et des théorèmes contenus dans ses Stoicheia (Eléments), qui reprennent les acquis de la géométrie grecque depuis Pythagore. Sa principale contribution résiderait dans l'organisation rigoureuse et le caractère hautement systématique de l'exposé. Quoi qu'il en soit, la géométrie dite euclidienne devait, pour les Arabes puis pour les Européens, constituer le modèle incorruptible de toute connaissance qui vise à son état parfait, de toute science qui se veut exacte.

De cette éducation de grand style est sortie la science moderne, qui est la gloire la plus certaine et la plus personnelle de l'Occident.

Toutefois, on aurait tort de confondre le philosophe grec qui, de manière magistrale, revendique l'autonomie intellectuelle et morale, avec le Grec moyen, qui se reconnaît dans les attaques comiques d'Aristophane ou qui condamne à mort Protagoras et Socrate.

1.5 Le culte de la Polis Début de page

L'homme grec est un « animal politique » (selon la formule fameuse d'Aristote) : il ne peut s'accomplir pleinement que dans une cité, à la gestion de laquelle il participe activement. Cette volonté de maîtrise du destin collectif s'incarne pleinement dans la cité démocratique.

La démocratie athénienne n'est pas, même au siècle de Périclès, le régime idyllique chanté par certains auteurs de manuels. Ainsi les femmes sont totalement exclues de l'espace civique. Ensuite, cette démocratie masculine est fondée sur l'esclavage. C'est l'esclavage qui permet aux citoyens de consacrer une partie de leur temps à la gestion des affaires de la cité.

Il ne faut pas confondre démocratie antique et démocratie moderne. La première est directe, et donc esclavagiste. La seconde, qui condamne l'esclavage, ne peut être que représentative. Surtout, la démocratie antique ne reconnaît aux citoyens aucun droit individuel, naturel et imprescriptible. Elle ne leur garantit aucune des libertés modernes (d'expression, de culte, de réunion, d'association, etc.). Toutes les actions privées sont soumises au contrôle de la cité. Comme l'écrit Benjamin Constant au début du siècle dernier, le citoyen grec d'une cité démocratique, « souverain presque habituellement dans les affaires publiques, est esclave dans tous ses rapports privés ».

Peut-être devons-nous surtout à la Grèce les contradictions qui nous font vivre, et parfois périr.

Le citoyen grec ne vit que par et pour la cité. Et Rome précise cette dimension collective, en perfectionnant l'idée de droit.

Le philosophe grec, en revanche, fait de l'individu la mesure de toutes choses intellectuelles, morales, esthétiques... Le christianisme approfondit cette dimension individuelle, en donnant à chaque homme une valeur infinie et sacrée.

Toute la splendeur et toute la misère de la civilisation occidentale ne consiste-t-elle pas à tenter de concilier, de façon toujours imparfaite, la participation collective aux affaires de la cité, finalité de la cité grecque, avec l'autonomie intellectuelle et morale des individus, fièrement proclamée par les philosophes grecs ? à tâcher de réconcilier l'Homme et le Citoyen ?

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Philippe-Jean Quillien Début de page
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