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Sujet Paternité Date 10-04-2006
Titre Le véritable « père de l'histoire » Section Société
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Sommaire

1. Le véritable « père de l'histoire »
1.1 Le père de l'histoire
1.2 Les débuts de l'histoire grecque
1.3 Hérodote
1.4 Thucydide


1. Le véritable « père de l'histoire »

1.1 Le père de l'histoire

Le véritable « père de l'histoire » n'est pas Hérodote, trop crédule, mais Thucydide, qui est allé à la rigoureuse école des sophistes. En vérité, depuis son enquête (historia) sur La Guerre du Péloponnèse, la méthode historique n'a fait aucun progrès.

Comme la tragédie, l'histoire s'épanouit au Vème siècle, dans l'Athènes triomphante de Périclès ; deux noms, Hérodote et Thucydide, suffisent à en faire un genre unique et nouveau. Comme la tragédie encore, l'histoire ne naît pas de rien, et elle garde, elle aussi, une dette à l'égard de l'héritage homérique. Mais le climat intellectuel d'Athènes, l'influence des sophistes, les joutes oratoires et surtout les discussions politiques, quotidiennes et publiques, ont contribué à l'arracher aux obscurités de l'épopée, des théogonies, des récits de fondation. où se mêlaient mythologie, merveilleux et invraisemblances chronologiques.

C'est avec Hérodote que commence vraiment l'histoire grecque : le récit est encore l'élément premier, mais Hérodote, fondant toute son œuvre sur les « enquêtes » (historiai), est déjà soucieux d'une objectivité qui lui fait mettre en garde ses lecteurs sur l'exactitude d'un détail qu'il n'aurait pas pu vérifier.

Un pas décisif est franchi avec Thucydide et l'histoire, qui évolue parallèlement aux progrès de la médecine hippocratique, acquiert la maturité d'une science. Désormais, l'analyse politique prend le pas sur les récits. Dieux et oracles reculent derrière la décision strictement humaine. Les individus s'effacent pour magnifier la cité et donner valeur universelle aux enseignements de l'événement historique.

1.2 Les débuts de l'histoire grecque Début de page

Comme la littérature archaïque (Homère écrit en ionien) et la philosophie (avec Thalès de Milet ou Héraclite d'Ephèse), l'histoire, même si ce terme ne peut pas encore être employé avant Hérodote, plonge ses racines en Asie Mineure et plus particulièrement dans les cités ioniennes.

Si Homère parle dans l'Iliade des histores, c'est plus pour désigner un arbitre chargé dans une querelle, et après examen de l'argumentation des deux parties, de trancher en faveur de celui qui lui paraît dans son droit.

Au VIe siècle, les histores, essentiellement ioniens, sont des « écrivains en prose » (les « logographes »), curieux de tout : ils observent le mouvement des astres dans le ciel, écoutent les marins qui, au retour de leurs périples, décrivent les côtes et les ports qu'ils ont longés, les peuples qu'ils ont rencontrés ; ils déchiffrent les mythes de la poésie épique et les théogonies ; ils puisent dans les catalogues généalogiques que les cités naissantes, soucieuses d'une filiation divine ou héroïque, établissaient dès la fin des siècles obscurs ; ils entendent enfin, lors des lectures publiques, les récits de fondation, qui restituent aux cités un passé mythique. Plusieurs disciplines se confondent ­ mythologie, astronomie, géographie, histoire, ethnographie ­ dans ce savoir qui est à la fois lecture et effort de compréhension d'un univers aux contours chronologiques et géographiques incertains.

Des ouvrages nés de ces compilations d'observations et de récits, il ne reste que des fragments. Le plus important de ces logographes est sans doute Hécatée de Milet, qui vécut vers 500. Il écrivit une Périégésis (« tour de la terre ») et dessina une carte du monde tel qu'il l'imaginait, mêlant les observations relevées au cours de ses nombreux voyages et les croyances mythologiques : pour lui, la Méditerranée est le bassin central d'une étendue circulaire et plate ­ la terre ­ ceinturée par le fleuve Océan.

Hérodote ridiculise ces travaux (dont pourtant il s'inspira) : « Je ne connais pas quant à moi, l'existence d'un fleuve Océan ; Homère, je pense, ou quelqu'un des poètes précédents, a inventé ce nom et l'a introduit en poésie. » Hécatée, comme ses contemporains, rédigea des Généalogies. L'une d'elles commence par un avertissement, première approche critique d'un genre en train de naître : « J'écris ce que je crois être vrai ; car ces paroles des Grecs [qui prétendaient descendre d'un dieu] sont à ce qu'il me semble nombreuses et ridicules. »

Avec Hécatée et les logographes, le passé évoqué est trop lointain pour être vérifiable : c'est un passé mythique. Et même si le savant de Milet met en doute, prudemment, la vraisemblance d'une origine divine des grandes familles, même si déjà il note les observations qu'il a pu faire lors de ses nombreux voyages, avec un réel souci d'objectivité, il est encore tributaire de la narration épique, du merveilleux, du récit mythologique... Une longue tradition, des croyances apparemment indéracinables et une curiosité alerte lui tiennent lieu d'esprit critique. Avec Hérodote (v.490-425), les « enquêtes » entrent dans le « temps de l'homme » et, même si la rupture avec la géographie, comprise comme description des pays et de leurs peuples, n'est pas encore nettement consommée, on est désormais dans l'histoire. L'observation des faits et la mémoire d'un temps vécu personnellement prennent le pas désormais sur le recours aux textes anciens et la transmission orale des récits mythiques.

1.3 Hérodote Début de page

Né en Asie Mineure, à Halicarnasse, une cité de culture grecque ionienne, Hérodote est l'héritier de la richesse intellectuelle de ces régions, ligne de partage entre le monde grec et le monde « barbare », enjeu des guerres médiques. C'est aussi un grand voyageur, qui parcourt l'Egypte et tout le monde grec, vit à Athènes, où il connut sans doute Périclès, et s'installe un temps dans la colonie athénienne de Thourioi, nouvellement fondée en Italie du Sud.

La grande œuvre d'Hérodote, celle qui en a fait aux yeux des Anciens le « père de l'histoire », c'est le récit des guerres médiques, longuement précédé de l'exposé de leurs causes et déroulé en neuf livres « d'Òhistoriai » : « Hérodote de Thourioi présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n'efface pas le souvenir des actions humaines et que les grands et merveilleux exploits accomplis tant par les Grecs que par les Barbares ne tombent pas dans l'oubli, avec, en particulier, la raison du conflit qui mit les uns et les autres aux prises. »

Comme Homère, il a le souci de garder la mémoire des héros et d'en vanter les prouesses. Mais la proximité chronologique de l'événement lui permet de recourir, non pas aux mythes, réservoir inépuisable de personnages et d'images, mais aux « enquêtes » orales, menées auprès de ceux qui ont gardé la mémoire des événements et des personnes. Pour les avoir vécus ou pour les avoir entendu décrire par un témoin.

Les temps mythiques, au cœur des récits archaïques, sont pour lui sans importance : « Pour ma part, en ce qui concerne ces histoires, je ne viens pas me prononcer sur ce qui est vrai et sur ce qui ne l'est pas. » Il préfère se consacrer à un passé encore récent et à un sujet clairement délimité (la lutte entre la Grèce et l'Asie depuis le milieu du VIe siècle jusqu'à la défaite de Xerxès en 478).

En fait, il lui faut cinq livres et d'innombrables digressions pour arriver enfin, à partir du livre VI, aux guerres médiques proprement dites. Cinq livres à chercher dans la genèse et l'ascension de l'Empire perse les causes du conflit. A chaque nouvelle conquête perse, Hérodote se lance dans une description complète du pays conquis, de sa nature et de son passé, des peuples et de leurs coutumes. La simple mention d'une ambassade athénienne est le prétexte à revenir sur le passé de la cité. De digression en retour en arrière, de description en parenthèse, sans réelle rigueur chronologique, Hérodote parcourt deux siècles d'histoire grecque et barbare, et d'innombrables contrées (Egypte, Lybie, Scythie, Mésopotamie... ) avant d'aborder le vif du sujet : l'entrée des Athéniens dans le conflit.

Voyageant, interrogeant, observant, Hérodote a rassemblé une masse impressionnante d'informations, qu'il ne se soucie guère de trier. Il préfère, dans un souci d'objectivité, à défaut d'esprit critique, proposer plusieurs approches d'un même événement. Au lecteur (ou à l'auditeur) de choisir lui-même : « Libre à qui trouvera croyables de telles histoires d'accepter ces récits que font les Egyptiens : pour moi, mon seul dessein dans tout mon ouvrage est de consigner ce que j'ai pu entendre dire aux uns et aux autres...  »

L'extraordinaire profusion de l'œuvre d'Hérodote masque souvent son dessein initial ; l'abondance de la documentation, les nombreuses anecdotes et les digressions permettent difficilement de parler d'une démarche rationnelle dans l'élaboration de l'œuvre. L'analyse psychologique pourtant s'élabore timidement ; Hérodote reconnaît au caractère de l'homme et à ses décisions le pouvoir d'influer sur les événements. Mais les dieux, jaloux de leurs prérogatives dans les affaires humaines, veillent encore : ils parlent par les oracles et exigent des sacrifices.

Mais dans cette Athènes du Vème siècle, les progrès de l'esprit vont vite. Philosophes, sophistes, hommes politiques s'emploient à faire progresser l'analyse, à manier les concepts, à user de procédés oratoires pour convaincre. Les vingt années à peine qui séparent Hérodote de Thucydide suffisent pour établir entre les deux historiens des différences irréductibles. Quand Hérodote s'attache à saisir l'événement dans l'instant pour en faire le récit et aussitôt passer à un autre développement, Thucydide dégage la vérité du fait et sa valeur permanente dans l'histoire des hommes.

1.4 Thucydide Début de page

On ne connaît pas les dates exactes de Thucydide : on suppose qu'il est né entre 460 et 455 et mort dans doute vers 399. Issu d'une noble famille athénienne, propriétaire de mines d'or en Thrace, il n'a jamais connu de souci matériel et a pu se consacrer à l'élaboration de son œuvre. Il a suivi les enseignements des sophistes, comme le montrent certains de ses procédés stylistiques, et a pris le temps de se livrer à de minutieuses recherches historiques. En 424, il est élu stratège. Ce poste lui vaut d'être accusé de trahison pour n'avoir pas su défendre la ville d'Amphipolis devant le Spartiate Brasidas. Condamné à vingt ans d'exil, il s'installe en Thrace, multiplie les voyages et s'attelle à son œuvre, La Guerre du Péloponnèse.

« Thucydide d'Athènes a raconté la guerre entre les Péloponnésiens et les Athéniens. Il s'était mis au travail dès les premiers symptômes de cette guerre, ayant prévu qu'elle prendrait de grandes proportions et une portée passant celle des précédentes. »

Il n'est pas question, comme pour Hérodote, de retracer tout le passé de la Grèce ou d'Athènes. Il s'agit de dérouler l'histoire d'une guerre que Thucydide juge exemplaire et sans commune mesure avec les conflits précédents, fussent-ils aussi célèbres que la guerre de Troie ou les guerres médiques. Pour cela, il use d'une méthode rigoureuse : « En ce qui concerne les actes qui prirent place au cours de la guerre, je n'ai pas cru devoir pour les raconter, me fier aux informations du premier venu, non plus qu'à mon avis personnel : ou bien j'y ai assisté moi-même, ou bien j'ai enquêté sur chacun auprès d'autrui avec toute l'exactitude possible. » Quand il a établi le déroulement chronologique des faits, mis en balance, dans ses célèbres discours inventés, les mobiles des uns et des autres, il peut dégager les aspects plus généraux, extraire du caractère humain ce qui est immuable, puiser dans le concret des situations un enseignement abstrait ; il peut donner à l'histoire une dimension universelle. « Si l'on veut voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l'avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies, qu'alors, on les juge utiles et cela suffira : ils constituent un trésor pour toujours, plutôt qu'une production d'apparat pour un auditoire du moment. »

Contemporain d'Hippocrate, Thucydide voudrait susciter une « science » de l'histoire, comme il y a, avec le médecin, une « science » de l'homme, qui repose sur l'observation et l'analyse des symptômes et des réactions pour établir un diagnostic sûr. Il ne se contente pas de comprendre l'histoire par le seul fait politique, il tente des interprétations psychologiques : on peut se contenter de voir à l'origine de la guerre du Péloponnèse le décret pris par les Athéniens pour empêcher les bateaux de Mégare de mouiller dans leurs ports. Thucydide préfère avancer comme première cause la crainte des Spartiates devant l'impérialisme sans cesse réaffirmé des Athéniens. S'inquiéter des ambitions d'un voisin trop envahissant et déclencher, pour s'en défaire, un conflit, est un comportement politique que l'on peut retrouver à toutes les époques et dans tous les pays.

Les faits économiques sont là aussi pour étayer une interprétation, la détacher d'un contexte événementiel trop restrictif et permettre une véritable analyse politique : « Les habitants des côtes, se mettant à acquérir de plus en plus d'argent, adoptèrent une vie plus stable ; certains même, se sentant devenir riches, s'entouraient de remparts. Aussi bien cédant à l'appât du gain, les plus faibles admettaient-ils de s'asservir aux plus forts, tandis que les plus puissants, qui avaient des réserves financières, attiraient dans leur sujétion les petites cités. »

Convaincu que l'histoire avait sa place légitime parmi les sciences qui s'épanouissaient alors dans le Vème siècle athénien, Thucydide écarte toute idée d'une intervention divine dans les agissements humains et se moque d'Hérodote qui laissait parler oracles et devins ; il n'intervient jamais par des jugements personnels dans le cours du récit, ne l'entrecoupe pas d'anecdotes ou de rumeurs ; il s'attache, avec une rigueur qui ne sera jamais égalée, à l'exactitude du détail, et soigne son style, d'une parfaite concision en même temps qu'il est rompu au maniement des concepts abstraits.

L'œuvre de Thucydide domine toute l'histoire antique : elle a posé les cadres de l'historiographie classique, mais aucun de ses successeurs n'a jamais atteint la qualité de sa démarche intellectuelle et méthodologique. Certains, multipliant les discours, céderont trop facilement aux effets de la rhétorique. D'autres n'écriront l'histoire que pour en souligner les vertus éducatives et proposer des modèles supposés immuables. D'autres encore ne seront que des compilateurs sans originalité. Au IIe siècle, Polybe, historien grec installé à Rome, entreprend d'écrire l'histoire de l'Empire romain (« Comment et grâce à quel gouvernement l'Etat romain a pu, chose sans précédent, étendre sa domination à presque toute la terre habitée et cela en moins de cinquante-trois ans. ») Il est le seul qui supporte la comparaison avec Thucydide.

La période hellénistique n'a laissé aucun écrit historique de valeur. Mais, comme pour la littérature, les savants d'Alexandrie et de Pergame, dans leurs musées et leurs bibliothèques, ont favorisé la conservation des textes et fait tout un travail de critique, sans doute plus philologique qu'historique. Et surtout, ouvrant leurs recherches et leurs enseignements aux œuvres et aux traditions d'Egypte et d'Orient, ils ont permis que l'histoire se renouvelle et s'ouvre à d'autres univers intellectuels et culturels.

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Béatrice Jaulin Début de page
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