Infologisme.com
English │ Français │
Accueil Démocratie Homo Sapiens Infologisme Planète Publication Société
Sujet Historique Date 12-06-2007
Titre Mœurs de la Grèce Antique Section Société
Article

Sommaire

1. Mœurs de la Grèce Antique
1.1 Mœurs en Grèce
1.2 « L’amour Grec »
1.3 Les « interdits » Grecs
1.4 La femme en Grèce
1.5 La maman
1.6 La Putain grec
1.7 Notes
2. Bibliographie
3. Textes et Encartés
3.1 Table des matières des sujets


Avant-propos


Eric - Infologisme.com


1. Mœurs de la Grèce Antique

1.1 Mœurs en Grèce Début de page

Dans une Grèce qui ignore le péché originel, Eros, compagnon ou fils d’Aphrodite, est un dieu jeune et beau, dont les flèches font naître un désir indifféremment hétérosexuel ou homosexuel, mais toujours innocent.

Pour les Grecs, l’Amour est « la gloire des dieux et des hommes, le guide le plus beau et le meilleur, que tout homme doit suivre » (Platon). Mais Eros n’est ni mâle ni femelle. C’est pourquoi, en Grèce, l’homme « normal » est, selon le mot d’un Ancien, « ambidextre ».

L’exemple de cette « sexualité indivisible » vient de haut, il vient du ciel. Si Zeus prend la forme d’un splendide taureau pour enlever la belle Europe, fille du roi de Tyr, il ordonne à son aigle de ravir le beau Ganymède, fils du roi de Troie et, depuis le Moyen Âge, symbole de l’amour homosexuel. Son fils Héraclès, demi-dieu seulement mais symbole de la force virile, multiplie les aventures masculines, ce qui ne l’empêche pas de devenir fou d’amour pour Iole, fille du roi d’Œchalia, puis d’épouser Hébé.

Comment Homère porterait-il la contradiction au dieu des dieux et au plus illustre de ses fils ? Dans l’Iliade, tout semble au premier abord une histoire de femmes. Que trouve-t-on à l’origine de l’expédition contre Troie ? La volonté du roi Ménélas de récupérer son épouse Hélène la plus belle femme du monde enlevée par Pâris. Et derrière la bouderie d’Achille, aux effets si dramatiques pour les assiégeants ? La colère de voir Agamemnon lui dérober son esclave et concubine Briséis.

Mais la guerre de Troie est aussi une affaire d’hommes. Le tournant décisif est sans conteste la mort de Patrocle. Pour venger son mignon, le bouillant Achille tue Hector et entraîne ses compatriotes vers la victoire. Une moquerie d’Euboulos, poète comique du IVe siècle, dévoile crûment ce qui le soir se passe sous les tentes des guerriers achéens. « Ils s’enculèrent pendant dix ans. Pour prendre une ville, ils rentrèrent chez eux avec des derrières bien plus larges que les portes de la ville qu’ils prirent. »

1.2 « L’amour Grec » Début de page

L’homosexualité semble si caractéristique de la Grèce antique que ses variantes portent, aujourd’hui encore, des noms à peine traduits du grec, pédérastie, saphisme, lesbianisme ou lesbisme. Ces mœurs n’étaient certes pas inconnues des peuples barbares. Mais cette homosexualité, les Grecs l’ont exercée, chantée, peinte, valorisée et exaltée, comme nul autre peuple avant et après eux. Dans son plaidoyer Contre Timarque, Eschine exprime le credo du Grec moyen, pour qui la condamnation de l’homosexualité caractérise une société ou « une ère d’odieuse barbarie ».

Dans ses poèmes, Solon (v.640-apr.564), grand réformateur d’Athènes et un des Sept Sages de la Grèce, tient pour une vraie richesse la possibilité de jouir « des charmes juvéniles d’un garçon ». Quelques décennies plus tard, le peuple érige sur l’agora une statue en l’honneur des deux amants Harmodios et Aristogiton. Pour préserver leur amour, ils ont, au sacrifice de leurs vies, tué le tyran Hippias et permis le rétablissement de la démocratie. En 336, Philippe II de Macédoine meurt sous le couteau d’un ancien mignon jaloux et humilié. Lors du pèlerinage à Ilion, tandis qu’Alexandre le Grand couronne la tombe d’Achille, Héphaistion fleurit celle de Patrocle, « laissant entendre qu’il était l’aimé d’Alexandre, comme Patrocle celui d’Achille » (Elien).

Du côté des philosophes, nombre de disciples passent pour avoir été, dans leur jeunesse, les mignons de leurs maîtres. Certaines de ces aventures sont sans doute imaginaires. Mais elles révèlent qu’en Grèce on rend hommage à un grand homme en lui prêtant des conquêtes masculines.

Et puis, il y a le cas Socrate. Négligeant sa maison, ses deux femmes, ses jeunes enfants, il passe ses journées à tourner autour des beaux garçons avec des yeux ravis et à tâcher, malgré sa laideur, de les enchanter. Dans les discours qu’il leur tient, il chante l’amour de leur corps et de leur âme, première étape sur le chemin du Vrai, du Beau et du Bien. Mais Socrate, vieillissant il est vrai, ne passe pas à l’acte. Alcibiabe réussit-il, grâce aux ruses les plus subtiles, à retenir Socrate dans son lit pendant toute une nuit ? La tempérance du philosophe résiste à toutes les entreprises du bel adolescent, qui a à ses pieds les hommes les plus riches et les plus puissants d’Athènes, comme Anytos, chef du parti démocratique et futur accusateur de Socrate.

L’amour de Socrate pour les beaux garçons demeure, pourrait-on dire, platonique. Ses deux disciples les plus connus (de nous, du moins), Xénophon et Platon, recommandent aussi une chasteté absolue dans les liaisons amoureuses avec les jeunes gens.

Mais ce sont là des fantaisies et des bizarreries de philosophes, dont les citoyens ordinaires devaient ricaner sur l’agora. Sur les vases de céramique que ceux-ci affectionnent, nombreuses et réalistes sont les scènes de la vie pédérastique. Lors d’un banquet, sur les lits, ou à la palestre, au milieu des athlètes nus, des amants plus âgés, reconnaissables à leurs barbes, flattent, titillent, caressent le menton, les fesses ou le sexe des adolescents (paidès).

L’amour des garçons s’exprime aussi dans de petits poèmes appelés épigrammes, souvent rassemblés dans des anthologies (littéralement « choix de fleurs »). En voici un de Méléagre de Gadara :

« La peine a commencé de me palper le cœur : c’est que le chaud Eros, en passant, d’aventure, me l’a griffé du bout de l’ongle : et souriant, il m’a dit : Tu auras la suave blessure : tu l’auras, cette fois encor, pauvre amoureux, consumé par les feux de ce miel qui dévore ! »

« Et depuis, en voyant Diophante, fleur nouvelle chez les adolescents, je ne puis résister... et fuir, pas davantage ! »

Si l’amour entre hommes est le plus noble des sentiments, il peut aussi constituer la plus laide des pratiques. Car les Grecs n’applaudissent pas toutes les formes du désir homosexuel. Ce qu’ils chantent, c’est la relation unissant un homme plus âgé, l’amant (éraste), et un adolescent, « celui qui est aimé » (éromène). La sodomie que Platon appelle « saillie de mâles » n’est pas inconnue, mais les caresses et le coït intercrural de face (entre les cuisses) semblent préférés. L’adolescent peut jouer sans honte le rôle du partenaire passif, puisqu’il n’est pas encore un homme fait : il ne le deviendra qu’après une sorte de voyage ritualisé au pays de la féminité.

En raison de l’importance de l’âge dans la définition des rôles sexuels, des historiens distinguent dans les coutumes pédérastiques athéniennes les traces, plus ou moins estompées, de vieux rites initiatiques. De fait, les constitutions de Sparte et de la Crète, réputées pour leur ancienneté et leur immobilité, érigent la pédérastie en institution civique et militaire.

Parmi les rites de passage de l’enfance à l’âge adulte minutieusement réglementés par la loi crétoise, on trouve une coutume que Strabon même juge singulière. Ce n’est pas par la persuasion ou par la séduction que les amants viennent à bout de ceux qu’ils poursuivent de leurs assiduités, mais par le rapt. Annoncé plusieurs jours à l’avance, approuvé par un entourage attentif aux considérations de rang et de fortune, l’enlèvement peut durer jusqu’à deux mois, occupés à festoyer et à chasser ensemble dans la montagne. Lorsqu’il prend fin, l’amant offre à son mignon un équipement militaire et d’autres cadeaux prescrits par la loi.

En Crète, pour un adolescent bien fait et de noble famille, « c’est une marque d’infamie » de ne pouvoir trouver d’amant, c’est comme la présomption d’un vice d’éducation. Des honneurs récompensent au contraire ceux qui ont été enlevés, comme l’attribution des meilleures places dans les stades. Pendant toute leur vie, ils portent un vêtement particulier, pour rappeler qu’ils ont autrefois été des « glorieux » (kleinoi).

En 387, le général thébain Gorgidas a l’idée géniale d’exploiter la puissance de l’amour à des fins militaires. Il constitue un bataillon d’élite de cent cinquante couples d’érastes et d’éromènes, issus des meilleures familles, logés, formés et entretenus par l’Etat. Avec Pélopidas à sa tête, le Bataillon sacré fait merveille à Leuctres et à Mantinée contre les fantassins spartiates. L’amour mutuel garantit l’héroïsme des soldats béotiens. « Tous restent fermes à l’heure décisive : les amants parce qu’ils adorent leurs éromènes ; les éromènes parce qu’ils rougiraient d’être lâches devant leurs amants. » (Plutarque) Demeurés invaincus jusqu’à la bataille de Chéronée, en 338, ils sont alors exterminés par les troupes macédoniennes emmenées semblet-il, par Alexandre et Héphaistion.

1.3 Les « interdits » Grecs Début de page

Tous ces faits sont exacts. Pourtant, la langue grecque est riche de moqueries envers les invertis, les prostitués et autres « culs élargis », pour parler comme le plus grand des poètes comiques. Dans ses pièces, Aristophane se montre le parfait représentant du mâle grec bienpensant. Il ne dédaigne pas lutiner un petit esclave et se montre ému par le « frais duvet [des éphèbes] sur leurs organes un velours, une buée, comme les pêches ! » Mais il ne trouve pas d’injures assez virulentes pour flétrir les adultes qui ont entre eux des relations sexuelles, notamment s’ils se livrent à la sodomie.

Au nom de la stricte orthodoxie pédérastique qui a fait les vainqueurs de Marathon, Aristophane accable surtout de mépris le partenaire passif, qui prolonge indûment son adolescence, imite les femmes et refuse de tenir son rôle viril. Sur ce point du moins, Platon emboîte le pas à Aristophane : dans la cité idéale des Lois, il édicte « qu’il n’est pas permis d’user comme de femmes d’hommes et de jeunes garçons dans les relations sexuelles ».

Tout est donc une question d’âge, c’est-à-dire de poil, comme on l’écrit parfois plaisamment. C’est la présence ou l’absence de poil sur le corps de l’aimé qui distingue la pédérastie de la perversion. Et il suffit d’un été « pour qu’un chevreau devienne un bouc barbu », désormais dédaigné par les amants. D’un garçon monté en graine, Méléagre écrit crûment : « Son cuir velu déclare la guerre, désormais... à qui serait tenté de forcer les arrières ! »

Pour s’attarder dans le rôle de l’éromène, des hommes cèdent à la tentation de s’épiler. Certains se plaisent aussi à se travestir en femme, tel le grand poète tragique Agathon. Mais ils s’exposent aux injures et aux coups.

La réprobation générale est parfois sanctionnée par une condamnation légale. Le citoyen athénien qui se prostitue perd ses droits politiques. Il ne peut plus exercer ni magistrature ni sacerdoce. Il ne peut même plus exprimer une opinion devant le Conseil ou l’Assemblée. Cette sévérité ne se justifie pas, il est vrai, par des considérations de morale sexuelle. Comme l’explique Eschine, « celui qui a trafiqué de son corps en vue de l’infamie vendra de même sans hésiter les intérêts de la cité ». Au « citoyen actif » dédaigné par les éromènes, l’orateur conseille donc d’aller satisfaire ses goûts avec les prostitués esclaves et étrangers qui exercent dans les bordels et, à ce titre, acquittent un impôt annuel.

Quelques savants contemporains se sont ingéniés à expliquer la pédérastie grecque par la théorie de la camaraderie virile. C’est oublier que les amants athéniens, après avoir lutiné des adolescents dans les banquets ou au gymnase, rentrent à la maison et retrouvent leur femme, en général bien plus jeune qu’eux. S’ils sont assez riches, ils peuvent entretenir une concubine. En Grèce, enfin, la prostitution hétérosexuelle devient un bel art, parfois même un culte. Si Anytos est prêt à se laisser dépouiller par Alcibiade, on ne saurait compter tous les hommes ruinés par les grandes courtisanes dont les noms aujourd’hui encore font rêver, Aspasie, Théodoté, Phryné, Thaïs, Lamia...

1.4 La femme en Grèce Début de page

En Grèce, la femme semble condamnée aux conditions extrêmes. Mère ou fille, épouse ou concubine, elle est confinée dans l’espace privé du gynécée. Elle n’accède à l’espace public que si son corps même est public, susceptible d’être loué ou vendu au premier client venu.

Une formule de l’orateur athénien Apollodore, ami politique de Démosthène, résume parfaitement la place des femmes dans la société grecque. « Les courtisanes, nous les avons pour le plaisir ; les concubines, pour les soins de tous les jours ; les épouses, pour avoir une descendance légitime et une gardienne fidèle du foyer. »

1.5 La maman Début de page

Dans le cadre d’un mariage qui, dès l’époque homérique, devient monogamique, le rôle civique de l’épouse consiste principalement à produire des citoyens, c’est-à-dire des héritiers mâles et légitimes pour les foyers qui composent les cités. Voici la formule attique qui consacre le mariage : « Je donne en gage ma fille pour la mise au monde d’enfants légitimes, et avec elle une dot de... »

Si les lois athéniennes sanctionnent sévèrement l’adultère de l’épouse, c’est que, par cet acte, elle compromet sa fonction sociale, qui est d’assurer une descendance légitime. Au demeurant, le mari complaisant n’est pas châtié moins rudement. S’il continue de cohabiter avec une femme dont l’adultère est prouvé, il perd ses privilèges de citoyen. Par sa faiblesse, il met en péril la pureté ethnique de la cité, érigée en impératif légal par un décret de Périclès en 451.

À Athènes, les lois permettent en revanche au mari d’introduire dans sa maison une concubine (pallaké), qui est généralement une femme libre, étrangère de naissance, ou originaire de la cité mais dépourvue de dot. En principe, ses enfants sont des bâtards (nothoi). Mais, si l’épouse reste stérile ou si la cité, dépeuplée par les guerres, vient à manquer d’hommes, ils peuvent être légitimés. C’est ainsi qu’en 404, au lendemain de la défaite dans la guerre du Péloponnèse, une loi encourage les citoyens à prendre des concubines pour repeupler la cité. En dépit du caractère acariâtre et violent de son épouse Xanthippe, Socrate, une fois de plus, fait preuve d’un civisme exemplaire et prend une seconde femme, Myrto.

Malgré des statuts juridiques différents, l’épouse et la concubine mènent des vies semblables, sous le même toit, dans la maison (oikos) du chef de famille. Dans les demeures tant soit peu cossues, le gynécée, l’appartement réservé aux femmes, est nettement séparé de celui des hommes (andrôn). Les femmes vivent entre elles, chez elles. Si le mari invite des amis, à banqueter par exemple, elles n’ont pas accès à la table commune.

Ce qui caractérise la femme honnête des classes moyennes et supérieures, c’est l’exclusion quasi absolue de l’espace public. Toute sa vie se déroule dans le lieu clos, protégé, confiné du gynécée. C’est là que les filles naissent et, confiées aux soins de leur mère ou des esclaves, apprennent les travaux domestiques, notamment le tissage et la cuisine. Dans l’Athènes classique, elles ne reçoivent en général pas d’autre éducation. À Sparte, elles s’exercent aussi à la gymnastique : la cité veut former de bonnes « poulinières ».

Par cette sentence, Ménandre résume la conception commune, du moins à l’âge classique : « Enseigner à une femme à lire et à écrire ? Quelle terrible erreur ! Autant nourrir d’un nouveau venin un horrible serpent. » Quand Platon, dans La République, envisage une éducation physique et intellectuelle commune aux enfants des deux sexes, il s’amuse de l’énormité de sa proposition. Les filles ne commenceront à accompagner les garçons à l’école qu’à l’époque hellénistique.

Pour une fille, le seul destin honorable est le mariage. L’essentiel n’est donc pas tant de l’éduquer que de la surveiller. Avant tout, il s’agit de préserver son intégrité morale et physique, la virginité étant, avec la dot, une condition nécessaire du mariage. D’après une loi attribuée à Solon, la fille déflorée avant le mariage, surtout si elle est enceinte, cesse d’appartenir à la famille et peut être vendue.

On ne se marie évidemment pas pour soi, par amour, mais pour la postérité, pour la famille, pour la cité. Les mariages grecs ne sont toutefois pas arrangés par les familles. En tant qu’adulte libre, en général âgé d’une trentaine d’années, le prétendant négocie personnellement son épouse, qui est beaucoup plus jeune (entre douze et seize ans) et qui n’a pas son mot à dire. Du point de vue juridique, le mariage (engué) se présente comme un contrat entre un beau-père et un gendre, précédé, comme toutes les transactions, de négociations relatives notamment à la dot. La consommation du mariage, la nuit de noces, donne généralement lieu à une grande fête appelée gamos.

Par le mariage, la femme passe d’un gynécée à un autre, d’un culte domestique à un autre, de la tutelle juridique de son père à celle de son mari. Sa condition est inférieure, et sa vie obscure. Dépourvue de tout droit civique, la femme est en quelque sorte condamnée, dès sa naissance et pendant toute sa vie, à la peine, familière aux tribunaux criminels, de l’atimia, l’interdiction d’apparaître en public, sorte d’exil intérieur. Comme Thucydide le fait dire à Périclès, il est à l’honneur d’une Athénienne que l’on ne sache rien d’elle.

Dans la mythologie, l’épouse est identifiée à Hestia, la déesse du foyer, qui seule n’accompagne pas Zeus quand il traverse les cieux, mais reste toujours à l’intérieur de la maison. À la faveur de la religion, pourtant, les femmes trouvent occasion de s’affirmer davantage. Gardiennes du foyer, elles participent aux cultes domestiques et aux rites familiaux. Lors des grandes fêtes religieuses, qui ont aussi un caractère civique, les filles et les femmes des citoyens sortent du gynécée pour jouer un rôle de premier plan, dans la magnifique procession qui couronne les Panathénées par exemple. Mais ce sont là des instants privilégiés et exceptionnels. De façon générale, la femme quittte rarement la maison et, si elle la quitte, elle doit être accompagnée par une esclave. « Une honnête femme doit rester chez elle ; la rue est pour la femme de rien. » (Ménandre) Pour la femme pauvre aussi, souvent contrainte de travailler à l’extérieur.

Les femmes prennent surtout leur revanche en matière domestique. À la maison, loin d’être brimées, elles régissent les travaux ménagers, dirigent les esclaves, détiennent toutes les clés. Comptant pour rien à l’extérieur, elles sont toutes-puissantes à l’intérieur. Certains historiens croient même distinguer dans la Grèce antique une forte prédominance matriarcale. Et certains psychologues n’hésitent pas à expliquer la faveur de la pédérastie comme une réaction contre l’autorité de la mère, sous la férule de laquelle tout garçon a passé ses premières années.

Comme l’écrit Plutarque, le véritable amour, qui fait s’enlacer les corps et communier les âmes, n’a pas sa place au gynécée. Avec son épouse, peu cultivée, ignorante du monde extérieur, le mâle grec n’imagine pas d’échange spirituel. À la rigueur, elle peut donner du plaisir physique. Dans Lysistrata, pièce sans doute produite en 411, Aristophane imagine que les épouses des cités grecques en guerre font une grève des relations sexuelles, pour imposer à leurs maris de faire la paix. Mais rien ne s’émousse plus vite que le désir entre deux êtres.

1.6 La Putain grec Début de page

Paradoxalement, les prostituées, souvent esclaves pourtant, peuvent paraître mener une vie infiniment plus libre que les citoyennes. Elles sortent sur l’agora, elles fréquentent les banquets. Il ne faut pas s’exagérer le bonheur de leur condition. Les situations sont diverses, de la pire servitude à la pleine liberté, et même à la toute-puissance.

Au bas de l’échelle péripatéticienne, on trouve la putain, esclave souvent (d’où son nom, pornê, à vendre), misérable toujours, qui se tient nue sur le seuil de sa cabine, au rez-de-chaussée d’une ruelle étroite, ou qui travaille dans une maison d’abattage du Pirée.

Puis on voit chanter, jouer, danser dans les banquets toute une colonie de belles flûtistes et de jeunes citharistes, de danseuses, d’acrobates, expertes aussi dans l’art de donner du plaisir.

Enfin, il y a les courtisanes, auxquelles on donne le joli nom d’hétaïres (compagnes). Les unes sont des esclaves, propriété d’une entremetteuse (souvent une ancienne courtisane) ou d’un pornoboskos (souteneur), dont elles font la fortune. Les autres sont libres. D’origine étrangère, elles viennent s’établir à Athènes ou à Corinthe, qui sont au Ve siècle les capitales de la luxure (puis Alexandrie les concurrence et les détrône). Elles possèdent leur propre maison, luxueuse, où elles organisent de riches banquets. Elles peuvent choisir leurs amants. Parfois elles les ruinent.

Ces courtisanes jouissent d’une entière liberté d’aller et de venir dans la cité. Leur vie est publique d’une autre façon encore : loin de dissimuler leur fréquentation, le citoyen athénien aime à montrer qu’il possède les moyens de courtiser une femme belle et recherchée, de lui offrir maison, servantes, bijoux... C’est une façon de se poser socialement.

Les hétaïres maîtrisent la science de l’amour, et l’art de mettre en valeur leur éphémère capital. Ni le wonderbra ni le collant remonte-fesses n’avaient de mystère pour elles, comme nous l’apprend le poète comique Alexis. « Celle-ci est trop petite ? On met du liège dans ses chaussures. Celle-ci est trop grande ? Elle porte de fines pantoufles et avance, la tête penchée sur l’épaule, ce qui réduit sa taille. Cette autre n’a pas de hanches ? Elle met une tournure et les spectateurs s’extasient sur un beau derrière. Elles ont comme les acteurs des faux seins. Elles les placent tout dressés, et comme des perches ils tendent leurs robes en avant. »

Libres de fréquenter les hommes les plus remarquables de la cité et de participer aux conversations dans les banquets, certaines courtisanes brillent aussi par l’esprit. Le salon d’Aspasie de Milet, maîtresse de Périclès, réunit Socrate, Anaxagore, Phidias... Intelligente et cultivée, elle se mêle à leur conversation. Dans le Ménéxène, parodique il est vrai, Platon lui attribue la composition d’une oraison funèbre et la loue d’avoir formé « beaucoup d’excellents orateurs », à commencer par Périclès. On prétendait qu’elle inspirait la politique du grand stratège. Plutarque lui attribue ainsi la responsabilité de l’expédition contre Samos. Après la mort de Périclès, Aspasie aurait continué d’influencer la politique athénienne, en devenant la maîtresse du riche marchand Lysiclès, un des démagogues les plus en vue.

Lorsque Démétrios Poliorcète gouverne Athènes, il pousse l’impudeur et la provocation jusqu’à installer ses compagnes (et ses mignons) au Parthénon. D’après Plutarque, c’est même pour leur permettre d’acheter les savons et les parfums les plus raffinés qu’il exige des Athéniens un impôt extraordinaire de 280 talents. Car les courtisanes coûtent cher. Seuls les hommes fortunés ont le loisir de les fréquenter ou de les entretenir.

D’un point de vue démocratique, rien n’est plus choquant. C’est pourquoi Solon, après avoir proclamé le principe d’égalité des citoyens devant le plaisir sexuel (étrangement absent des nos actuelles déclarations de droits), institue des maisons de prostitution contrôlées par la cité, où filles et garçons s’offrent à des prix modestes. Dans Les Adelphes, le poète Philémon lui rend hommage. « Toi, Solon, tu as trouvé une loi pour tous les hommes. À ce qu’on dit, tu fus le premier à prendre cette mesure démocratique et salutaire, par Zeus ! » Selon Xénarque, avec les bénéfices de ce commerce, le législateur athénien fait construire un temple à Aphrodite Pandemos, c’est-à-dire Aphrodite « Commune à tous », patronne de l’amour tarifé.

Il existe aussi à Athènes des bordels privés et des prostituées indépendantes. Mais la législation réglemente l’exercice et la rémunération de leur activité Des magistrats, les astynomes, sont chargés de punir sévèrement le dépassement des tarifs légaux et de régler les conflits. Si plusieurs personnes se disputent la même danseuse, ils tirent au sort et louent la fille au gagnant.

En acquittant un impôt spécial (pornikon), les tenanciers de maison reçoivent la protection de l’Etat, qui se comporte en parfait proxénète. Même s’ils exercent une profession reconnue par la loi, ces tenanciers, libres ou affranchis, sont méprisés, et leur métier considéré comme « infâme » (celui de collecteur d’impôts également !) Le plus souvent, ils ne font que gérer des maisons qui appartiennent aux citoyens les plus respectables et respectés de la cité. En revanche, les pourvoyeurs clandestins, qui ne sont pas déclarés à la police et n’acquittent pas l’impôt sur la prostitution, sont passibles de la peine de mort.

À l’époque classique, l’autre capitale de la débauche est Corinthe, dont les ports, de part et d’autre de l’isthme, font le centre du commerce maritime pour le monde grec. Les prostituées et les courtisanes pullulent. De toutes les rives de la Méditerranée, on vient acheter le plaisir de la chair, s’encanailler, se ruiner.

Mais cette ville de volupté est un lieu de pèlerinage. Pour les Anciens, Corinthe est la cité de la prostitution sacrée. En plus des milliers de prostituées laïques, on trouve un millier peut-être de hiérodules, à la fois esclaves, prostituées et prêtresses d’Aphrodite. Cloîtrées dans l’enceinte d’un temple magnifique, sortes d’ex-voto vivants, elles étaient offertes à la déesse par des dévots et des dévotes. Dans ce colossal monastère amoureux, elles exercent leur métier au service de la divinité, à laquelle reviennent les sommes d’argent données par les fidèles. A-t-on jamais imaginé manière plus plaisante de prier ?

Les Grecs attribuent aux membres de ce clergé singulier l’influence la plus directe sur Aphrodite, maîtresse des dieux comme des hommes, et donc des destinées. Épouvantés par la première invasion des Perses, ils demandent aux hiérodules de Corinthe de faire publiquement des prières et d’offrir un sacrifice pour le salut commun. Comment contester l’efficacité de cette intercession ? Reconnaissants, les Corinthiens placent dans le temple d’Aphrodite la liste de toutes les prostituées inspiratrices de la victoire. Voici l’épigramme de Simonide gravée à la suite de ce catalogue : « Ces femmes ont été consacrées pour prier la divine Cypris, en faveur des Grecs et de leurs citoyens courageux au combat. Car la déesse Aphrodite n’a pas voulu que la citadelle des Grecs soit livrée aux archers perses. »

À l’instar de Renan, les bêtes à cornes savantes sont portées à célébrer des « miracles grecs » dans tous les domaines, art, politique, philosophie, science... Sur les mœurs, pédérastiques ou péripatéticiennes, ils s’indignent d’un « scandale grec », dont ils s’ingénient à dissimuler les traces, en ne traduisant pas les textes anciens, ou en expurgeant leurs traductions.

De même que tous les esprits libres reconnaissent la Grèce pour leur première patrie, les libertins de la chair continuent de faire des pèlerinages à Athènes, Corinthe, Alexandrie... Là, en compagnie de Pierre Loüys (auteur du roman Aphrodite et des Chansons de Bilitis), ils récitent avec ferveur cette prière : « Qu’il nous soit permis de revivre, par une illusion féconde, au temps où la nudité humaine, la forme la plus parfaite que nous puissions connaître et même concevoir puisque nous la croyons à l’image de Dieu, pouvait se dévoiler sous les traits d’une courtisane sacrée, devant les vingt mille pèlerins qui couvrirent les plages d’Eleusis ; où l’amour le plus sensuel, le divin amour d’où nous sommes nés, était sans souillure, sans honte, sans péché... »

1.7 Notes Début de page





2. Bibliographie Début de page





3. Textes et Éncartés

3.1 Table des matières des sujets Début de page

Apologie de Socrate - Platon – Texte intégral du livre
Criton, dialogue entre Criton et Socrate - Platon – Texte intégral du livre

Héritage de la Grèce
Histoire de la Démocratie
La Démocratie athénienne
La littérature grecque
La pensée jusqu’à et après Aristote
Le véritable « père de l’histoire »
L’éducation, le mythe de Protagoras
Les royaumes hellénistiques
Platon Aristote
Platon contre Aristote : La République contre l’oligarchie
Platon
Précepte de la morale des stoïciens
Socrate

Référence publication :
Avant-propos
Eric - Infologisme.com

Mœurs de la Grèce Antique
Philippe-Jean Quillien

Texte libre de tous droits pour un usage privé.
Droits réservés, propriété intégrale de son auteur.
Auteur
Philippe-Jean Quillien Début de page
Infologisme.com v. 1.2.0 © 2004-2014, tous droits réservés  -  Mise à jour le 02 Juin 2013  -  PageRank Hosted site by C-extra.com